Un néo-racisme aux Etats-Unis ?


La récente élection de Donald Trump aux États-Unis succédant à Barack Obama a été une douche froide pour certains. Les deux mandats présidentiels du premier président noir étasunien semblent rétrospectivement avoir été une parenthèse « dorée » pour le progressisme américain, et l’élection d’un milliardaire grossier et manifestement incompétent une rechute vers les heures les plus sombres des États-Unis.

On connaît les propos machistes de Trump, ses accusations odieuses envers les populations « latinos », ses embardées chauvines et xénophobes contre les Chinois et les musulmans… mais le candidat républicain n’a pas franchement versé dans le racisme anti-noir. Sans doute car la chose semble a priori peu porteuse : les enquêtes d’opinion démontrent qu’au sein de la population blanche – un des cœurs de l’électorat de Trump –, le racisme anti-noir ne fait plus florès. Si, en 1972, 39 % des blancs désiraient interdire les mariages mixtes, ce chiffre est tombé à 5 % aujourd’hui.

De manière plus significative encore, la question de « l’infériorité naturelle » des Noirs convainc de moins de moins : en ce début de XXIe siècle, seuls 8 % des blancs pensent que la marginalisation sociale et économique des Noirs s’expliquerait pas leurs « limites naturelles ». Le racisme biologique parait en pleine déroute et concerner simplement une minorité d’excités proches des décombres de ce qui reste du Ku Klux Klan. Sur ce point la présidence de Barack Obama marquerait l’avènement d’une société « post-raciale » après des siècles de racisme officiel et systématique.

Aggravation de la question raciale

On sait que les violences policières qui ont entrainé la mort de nombreux Noirs en Floride, à Ferguson, à New York ou à Los Angeles depuis 2012 ont clairement démenti un tel optimisme. Ces homicides ne sont souvent que la face immergée de toute une suite de provocations policières, de harcèlements et d’iniquités de la justice envers la population noire. Mais il y a plus : la situation de cette dernière connaît une dégradation générale continue depuis plusieurs décennies, et ce malgré l’abolition des lois ségrégatives sous la présidence de Lyndon B. Johnson et son projet plutôt progressiste de Great Society. Le livre de Sylvie Laurent, La couleur du marché, est une étude approfondie et rigoureuse de la persistance, voire de l’aggravation de la question raciale aux États-Unis.

La thèse qu’elle défend avec une argumentation serrée est que le racisme n’est plus un phénomène institutionnalisé et imposé « par en haut », mais un phénomène largement horizontal et impersonnel. Il n’y a officiellement quasiment plus de racistes aux États-Unis et l’on pourrait parler de manière un peu provocante d’un « racisme sans racistes ». Régulièrement des membres de la communauté noire affiche d’énormes succès économiques ou de prestige dans les médias, dans la culture ou le sport. L’accession d’un noir américain à la présidence par deux fois de suite constitue la ligne de crête de ce phénomène. L’auteur montre bien que le système américain se nourrit pleinement de ces réussites : jadis un Noir devait rester à sa place, de nos jours toute ascension sociale d’une personne de couleur corrobore simultanément l’idée d’une société post-raciale, mais aussi le principe que la société américaine permet tous les succès, si l’on s’en donne un tant soit peu la peine.

Color blindness

Ces exemples de succès individuels retentissants cachent en fait un appauvrissement social global de la population noire. Tous les indicateurs sociaux sont inquiétants pour les afro-américains. Ils montrent une surreprésentation dans les prisons américaines, l’explosion du travail précaire, la multiplication des familles mono-parentales, les difficultés croissantes pour accéder à la propriété immobilière ainsi que des échecs importants dans le système éducatif. Même l’acquisition d’une voiture, ce qui constitue un atout énorme dans une société où les transports publics sont très souvent défaillants, est plus difficile pour les Noirs. Et quand les ménages noirs arrivent à se lancer dans l’accès à la propriété, ils se trouvent victimes du taux d’intérêt pénalisant du fait de leur vulnérabilité économique bien supérieure.

Sylvie Laurent n’impute pas une telle situation à des politiques expressément racistes et voulues comme telles mais plutôt à la color blindness : l’indifférence à la couleur la peau, qui avait jadis des vertus anti-racistes et qui était revendiquée par l’aile gauche de la société américaine, a été reprise par la droite pour un effet différent, cette fois réactionnaire. Chacun est censé pouvoir réussir dans une société de marché fondée sur les opportunités à saisir et le sens de l’initiative. La vague néo-libérale qui fut si précoce aux États-Unis a imposé cette doxa qui fait que les politiques d’« affirmative action » en faveur des Noirs ont reculé parallèlement au recul des fonctions redistributives de l’État fédéral.

La présidence Obama n’a pas changé la donne sur le fond, même si elle a eu quelques impacts positifs dans le domaine de la santé (le nombre de Noirs non couverts par une forme d’assurance maladie a reculé de 30 % grâce à l’«Obamacare »). Les choses se sont sans doute aggravées sur le plan de l’éducation même, puisque Obama a encouragé le pullulement des charters schools, des établissements sous contrat soumis à une gestion privée. Ce développement est allé de pair avec la suppression de centaines d’établissements publics depuis 2008 qui scolarisaient des enfants noirs.

En plus d’être un portrait glaçant de la condition noire aux États-Unis, La couleur du marché permet aussi de faire un bilan lucide de l’œuvre du premier président noir américain, partisan d’une conception individualiste de l’émancipation des afro-américains.

Baptiste Eychart


Sylvie Laurent, La couleur du marché. 
Racisme et néolibéralisme aux États-Unis.

Le Seuil, 187 pages, 16 €, 2017.

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter