Saint-Saëns : musicien et voyageur universel


Camille Saint-Saëns (1835-1921) n’est pas vraiment le compositeur le plus méconnu des Français. A propos de son 5° Concerto pour piano dit « l’Egyptien », George B. Shaw s’étonnait d’une pièce au début romantique, s’achevant dans le style « Offenbach ». Cela vaut paradoxalement mais fréquemment dans la carrière du compositeur. Un itinéraire aussi étonnant qu’un livre inattendu, Camille Saint-Saëns le compositeur globe-trotter de Sréphane Leteuré parcourt une manière d’être facilitée par les nouvelles conditions européennes du voyage, et imposée en raison des problèmes de santé du personnage.

La dernière partie du XIX siècle se déroule pratiquement sous une « IIIe République » installée à la Chute du Second Empire, en un final de défaite militaire et de pic de la colonisation française, notamment en Algérie. Rivalité progressive avec l’Allemagne devenue grande puissance. Soutien à la musique française avec la création de la Société nationale de Musique (1871) juste après la catastrophe de la guerre.

La tenacité du voyageur

Camille Saint-Saens tiendra la route de 1817 à 1921 ! L’auteur évoque une « dimension spatiale de la musique, une humanité élargie » débutant par l’espace arabe. « L’Egypte terre de mission » suite différée de l’expédition de Bonaparte. Le Théâtre Khédivial du Caire fonctionne en tant que Scène Lyrique. Saint-Saëns vérifie que la langue française y est toujours parlée. Dans son opposition à l’italienne Aïda de Verdi, il présente sa Samson et Dalila ainsi que d’autres titres, quelque peu oubliés comme l’Ancêtre, Africa, le ballet

Saint-Saëns en Amérique Latine

Le musicien voyage en Amérique latine en 1899, 1904 et 1916 . En 1905, le programme du Conservatoire de Buenos Aires accorde une bonne place au répertoire français. Dans sa Lola, le musicien introduit le tango. Pratiquement vers la même époque, dans cette vaste région ne Argentine, Darius Milhaud travaillait aux côtés de Paul Claudel.
Grand admirateur de la Habanera de Georges Bizet, Camille Saint-Saëns ira en Espagne à douze reprises. Le maître participe à ce que l’on pourrait appeler une sorte de « reconquête sonore du monde » !

Expansion de l’Orientalisme : un esthétique en vogue

Avant la grande colonisation prônée par la IIIe République, on remarquera que la Suite algérienne op. 60 pour orchestre souligne une sorte de manifeste de l’orientalisme. D’autant que le compositeur rédige aussi des livres. Dans les années 1854-56, l’armée, en Algérie, compte quelques 100.000 soldats. Stéphan Leteuré évoque même l’idée d’une « France Africaine… mais à quel prix ! ». Il évoque la révolte Kabyle de 1871. Précisons qu’il ne manque pas de relever que l’« indigène n’est jamais concerné par ces changements ! ». Aux yeux de Saint-Saëns l’Algérie renvoie à l’Antiquité Romaine, redevenue quasiment contemporaine, appréciée esthétiquement par le maître érudit, une Rome dotée du « Code de l’Indigénat » et l’auteur d’ évoquer une « colonie militaire » !

Pour autant Saint-Saëns se sent chez lui en Algérie, il participe à la vie quotidienne de la société coloniale algérienne, intervient dans les réalisations de L’Académie des Beaux Arts, du Théâtre Municipal , dédie plusieurs œuvres à des personnalités locales.
L’Algérie participe à l’Exposition universelle de 1900. Le compositeur parle fréquemment dans les lettres qu’il envoie régulièrement à la famille Durand, son éditeur parisien, de l’Algérie réelle qui doit correspondre à l’Algérie rêvée par l’orientalisme. Après la guerre de 14-18 l’indigène n’est plus l’ennemi. Et ce conflit majeur n’occupe pas une très grande place !

Allemagne : de « l’attraction à la répulsion »

Affichant son drapeau « Ars Gallia », le maestro, qui a fréquenté Franz Liszt, était un excellent pianiste, donnant son premier concert public à moins de 15 ans, organiste réputé. Il a connu Richard Wagner, notamment à Paris ; son image s’incruste-t-elle dans la retentissante Danse Macabre ou le célèbre Carnaval des Animaux et Les Noces de Prométhée ? Comme pratiquement tous ses collègues il assistera à l’ouverture de Bayreuth en 1876,  où « l’esthétique l’emporte sur le patriotisme ».

Surgit un autre « compère », Romain Rolland, et son Jean-Christophe (1904-1912). La répulsion se manifeste : la musique allemande assimilée à un envahissement de la France, il défend le patrimoine belge foulé aux pieds par les troupes allemandes. L’Allemagne est un ennemi de la France. Et ce n’est pas le traité de Versailles (28 juin 1919) qui pourra clore le conflit. Après cette guerre, la vigilance nationaliste s’impose. Ce sera l’Hymne à Jeanne d’Arc composé en 1920…

En 1921, Camille Saint-Saëns meurt à Alger.

Claude Glayman


Stéphane Leteuré, Camille Saint-Saëns, 
le compositeur globe-trotter (1857-1921) 
Actes Sud, 240 pages, 30 euros.

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