Picasso : le mystère de la création


«  Comment quelqu’un peut-il pénétrer mes rêves, mes instincts, mes désirs, mes pensées, qui ont mis assez longtemps à mûrir et à venir au jour et surtout en déduire ce que je me suis proposé de faire, peut-être contre ma volonté ? »

— Picasso, dans ses Conversations avec Zervos, Cahiers d’Art, 1935).


En 1957, à Houston, Marcel Duchamp, dans une de ses très rares interventions sur une théorie de l’Art, s’interrogeait sur « le processus créatif ». On en a retenu l’intérêt qu’il attache au regard du spectateur, du voyant, qui donne réalité et pérennité, postérité, à l’œuvre d’art. Mais son propos est aussi consacré à l’acte créateur lui-même. L’artiste, s’il est « un médium », qui lui permet de se réunir à un spectateur, suit lui-même dans sa création un processus, une « chaîne de réactions, qui accompagnent l’acte de création », chaîne complexe, « totalement subjective […] Sa lutte vers la réalisation est une série d’efforts, de douleurs, de satisfactions, de refus, de décisions qui ne peuvent être complètement conscients, du moins sur le plan esthétique ». L’acte de création suppose donc amassement, intégration d’implications multiples, très proches et très enfouies, qui le déterminent, dans ses suggestions, formes, choix des matériaux, lignes, projections et réminiscences.

 

Aussi différents fussent-ils dans leurs projets de création, Picasso et Duchamp ont partagé ce talent d’intégrer à leur travail des influences nombreuses, conscientes et inconscientes, qui les ont imprégnés, depuis le besoin de produire jusqu’à celui de détourner, camoufler, faire réapparaître, modifier, transmuer les éléments disparates qui ont nourri leur création – avant de soumettre le résultat de cette alchimie au spectateur, qui en définitive, en recevant, ou non, l’œuvre proposée, lui assure une audience et un avenir.

 

Picasso, qui à la différence de Duchamp a eu une production intense, a subi aussi des influences et des aspirations multiples. En les absorbant, les intégrant, les transformant, son prodigieux talent de créateur de formes non pas inédites mais dispersées, inconscientes, a permis, par son intervention, la profusion presque étourdissante d’œuvres atteignant souvent à l’excellence, à l’acmé, de toutes leurs possibilités.

 

C’est peut-être pourquoi toute exposition consacrée à Picasso est à chaque fois, passionnante, et fait se poser la question du génie alchimique qui transforme tout ce qu’il voit, tout ce qu’il touche, tout ce qu’il enregistre, tout ce qu’il sent et pressent, en or. Trois expositions majeures permettent de le vérifier : l’une à Rouen, au Musée des Beaux-Arts, consacrée à la production de Boisgeloup, « L’atelier normand de Picasso » (au début des années trente) ; les deux autres à Paris, au Musée des Arts Premiers, qui s’intéresse au « Picasso primitif » et à ses relations – de toute son existence à peu près à partir de 1905 – aux « arts premiers », puis au Musée Picasso, cette dernière consacrée à Olga Khokhlova Picasso, sa femme, avec laquelle il vécut de 1917 à 1936.

 

Sur la question de l’influence des collections africaines, ou « primitives », qui sont d’abord ethnographiques, ensuite objets de curiosité, puis finalement objets de collection pure, il a été beaucoup glosé, notamment pour savoir si elles eurent ou non une influence sur la toile majeure de Picasso, et du XXème siècle, les Demoiselles d’Avignon (1906-1907). Ce qui est certain, c’est que, à partir d’acquisitions de Braque, de Vlaminck, de Derain et de Matisse, de visites au musée d’ethnographie du Trocadéro, en particulier en compagnie d’Apollinaire et de Derain, puis de ses propres acquisitions, Picasso est fasciné, transformé. Il dira plus tard, cité par Françoise Gilot : « Alors j’ai compris que [les « exécutions de » l’Art nègre] étaient le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique ; c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où j’ai compris cela, je sus que j’avais trouvé mon chemin. »

 

Et l’exposition, sur un long et passionnant parcours, décrit cette osmose, cette inspiration, cette présence continue, parfois explicite, parfois voilée, inconsciente, qui connote ensuite toute l’œuvre de Picasso. Après un pédagogique parcours chronologique, l’exposition éclate en arborescences pour proposer des œuvres toujours plus stupéfiantes – de Picasso ou de ses inspirateurs –, qui interrogent sur le corps (sa nudité, sa verticalité, le corps signe, plein, vide …), sur les métamorphoses (la réversibilité, l’animalité, les mises en abyme, les assemblages multiples), jusqu’au « ça », le dicible et parfois le non-dicible, la défiguration, la monstruosité, le sexe, l’enfoui, le beau et le terrifiant, les terreurs et les désirs que l’art est supposé évoquer et conjurer.

 

Si ces influences dites primitives parcourt en permanence toute l’œuvre de Picasso, elles ne sont pas les seules. Et il n’est pas moins fascinant de considérer combien les femmes qu’il a connues ont été l’objet non seulement de son inspiration, puisqu’elle agissent souvent d’abord comme modèles et muses, mais aussi comme révélatrices de sa prodigieuse capacité à les évoquer dans leur sensibilité, leurs traits et caractéristiques, puis leurs destins, leurs capacités – parfois provocatrices – à le révéler, dans ses passions, ses désirs, sa violence, sa souffrance aussi, ses affrontements, son désespoir et sa volonté de se renouveler, de se dépasser et souvent de se surpasser.

 

Olga est au centre de son activité créatrice à partir de 1917. Les premières représentations, certaines très célèbres, magnifient son visage régulier, ses poses académiques, mais laissent percer une certaine mélancolie (l’Olga pensive de 1923, qui fait l’affiche du catalogue), explicable sans doute par l’éloignement que connaît la jeune femme exilée, loin d’une famille qui vit difficilement les années tourmentées de l’URSS des années vingt. Le goût dit « ingresque » du Picasso de l’époque favorise ces grandes toiles jusqu’à celles évoquant la maternité. On sait que le couple, d’abord sagement apprécié des amis qui le fréquentent alors, et qui est filmé dans des documents intimes, est conduit à des déchirements et affrontements, accusés par la relation que Picasso entretient avec la jeune Marie-Thérèse Walter à partir de 1927, à Paris et Dinard, et ensuite au Boisgeloup.

 

Le corps d’Olga, d’abord encensé, est progressivement désarticulé dans des séries très audacieuses de Picasso, à partir de ses évocations des Baigneuses jouant au ballon (1928), puis des œuvres proches du surréalisme (qui le courtise), où son art de la transformation, même monstrueuse, éclate (Grand nu au fauteuil rouge, 1929). Le déchirement du couple conduit à des œuvres très violentes de Picasso, qui utilise les métaphores de la corrida, de la tauromachie, des évocations mythologiques, pour l’exprimer. Des combats de taureaux et de chevaux signifient l’affrontement, le hurlement, la douleur. Des minotaures, flattés et menaçants, abondent. Des baisers se transforment en captations, en morsures (Buste de femme avec autoportrait, 1929, Le Baiser, 1931).

 

Parallèlement, Picasso est fasciné par le visage à la fois classique et captivant de Marie-Thérèse, avec laquelle il vit les jouissances et les affres d’une liaison interdite, transgressive (de plusieurs façons), génitrices de multiples œuvres dans lesquelles éclate sa passion. Tous supports, toutes formes, toutes expressions le manifestent. Des sculptures nouvelles, presque primitives, et pourtant inédites, surgissent dans l’atelier de Boisgeloup, dont des exemples superbes sont exposés à Rouen, de multiples Bustes, Profils et Têtes de femme des années 1930-31. Des dessins faits parfois de quelques lignes évoquent la muse (Tête(s) de femme de profil, 1931). Puis des nus réduits à l’évocation de formes voluptueuses (La sieste, 1932, Nus au fauteuil – noir ou rouge, 1932). Dans le cours de l’exposition une simple photographie la découvre, dans son étrange beauté. On ne peut qu’être stupéfait devant la profusion créatrice de l’artiste subjugué par son modèle – thème de l’artiste et du modèle qui sera ensuite souvent repris et exploité dans toutes les dimensions.

 

Olga, Marie-Thérèse, la fascination qu’elles suscitent, leur affrontement, la vie intime et la production artistique qui l’exprime, qui la dévoile, qui est source de tous les éclats : on voit, là comme dans le recours aux figures et signes venus des antiquités multiples qu’il fréquente, comment Picasso emprunte, dévore, rumine, rejette et construit à partir de ce qui l’entoure, de ce qu’il fréquente, de ce qui le séduit et le tourmente – comment il tente d’exorciser et de dépasser démons et désirs qui le motivent, le jettent dans l’acte créateur, pour lui toujours novateur. Les apparentes répétitions sont le plus souvent des dépassements, jusqu’à l’extrême. Le silence (compensé par l’écriture) de l’année 1936, celle de la rupture avec Olga, est aussi une illustration de l’intense effet des conflits vécus par Picasso.

 

La suite de la vie de Picasso poursuivra ce prodigieux travail de création. On ne peut pas ne pas penser, en voyant l’influence exercée par Olga et Marie-Thérèse à celle qu’exercera ensuite (et concomitamment avec Marie-Thérèse) Dora Maar, elle aussi, encore, séduisante et violente, inspiratrice et castratrice, « la Femme qui pleure ». Dans la toile si célèbre, Guernica (1937), la figure du cheval qui hurle vient des scènes tauromachiques, exaspérées, de la « période Olga ». Elle se poursuivra, s’amplifiera ou se diversifiera, jusqu’à la fin de la vie inventive du plus grand artiste du XXème siècle. Il l’est parce qu’il ne s’est jamais contenté d’imiter, ou d’illustrer, mais toujours, de chercher (… de trouver…), d’innover, de sublimer – le beau comme l’atroce.

 

Philippe Reliquet


Exposition Boisgeloup, l’atelier normand de Picasso
Musée des Beaux-Arts de Rouen (saison Picasso, qui comprend aussi une
exposition au Musée de la Céramique et au Musée Le Secq des Tournelles) 
Jusqu’au 11 septembre 2017.

Exposition Picasso primitif, Musée du Quai Branly Jacques Chirac
Jusqu’au 23 juillet 2017.

Exposition Olga Picasso, Musée national Picasso-Paris 
Jusqu’au 3 septembre 2017.

 

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1 réflexion sur « Picasso : le mystère de la création »

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