Nathalie Sarraute aux Etats-Unis


Kidnappée, en 1959, par ce roublard d’Alain Robbe-Grillet, pour la photo inaugurale d’une école littéraire inexistante, dite « Nouveau Roman », dite aussi « école de Minuit », Natalie Sarraute (auteur Gallimard dont les seuls Tropismes, parus en 1939, furent réédités chez Minuit pour justifier ce coup de pub) a, à la fois, bénéficié et pâti de ce regroupement dans une « école » dont les membres n’avaient entre eux aucun rapport.

Pâti, parce qu’elle a été lue dans cette optique résolument « moderniste » (alors qu’elle est une fille spirituelle de Jane Austen et d’Ivy Compton-Burnett) et assimilée à une « école du regard » aux antipodes de ses préoccupations (chez elle, tout est une question d’oreille, et pas de regard), et que, comme Claude Simon, il lui a fallu longtemps pour être reconnue, en dehors de toute classification, pour ce qu’elle était : un grand écrivain français ; bénéficié parce que les critiques, paresseux, et les universitaires, avides de classements, se sont enfournés dans le coup publicitaire de Robbe-Grillet, et qu’elle a touché un public qu’elle peinait à atteindre avec ses premiers romans.

Cet engouement des universitaires pour cette littérature « nouvelle » a dépassé le cadre de la France, et les « nouveaux romanciers » ont suscité auprès des universitaires américains un engouement qui dure encore aujourd’hui (il n’y sans doute plus qu’aux Etats-Unis que Robbe-Grillet est encore lu), et leur a valu d’être invités à effectuer des tournées de conférences.

La Nathalie Sarraute qui débarque à New York en février 1964 est une sexagénaire dont le nom est connu en France depuis le relatif succès du Planétarium (1960), mais ce n’est rien par rapport à ce qu’elle va vivre aux Etats-Unis : accueillie comme une star, best-seller grâce à la publication en anglais des Fruits d’or (1963), elle accumule conférence sur conférence à travers le pays, gagne beaucoup d’argent, est photographiée, invitée dans les hôtels chics et les restaurants de luxe. Un bémol : Raymond Sarraute, son époux, est resté en France. Elle lui écrit quasiment tous les jours (et s’arrange pour qu’il puisse la rejoindre, et profiter de son statut de vedette). Cette correspondance, publiée aujourd’hui, est drôle, touchante, et passionnante.

Drôle, car Natalie Sarraute ne manque pas d’humour, et qu’on s’amuse à la voir ronchonner contre Robbe-Grillet, qu’elle n’apprécie pas, qui l’a précédée comme conférencier, et qu’elle accuse d’avoir pillé son Ere du soupçon, recueil d’essais lumineux, dans son Pour un Nouveau Roman. Touchante, car il est émouvant de voir cette femme déjà âgée découvrir les Etats-Unis, et les égards dont elle bénéficie, avec un enthousiasme et une candeur de jeune fille. Et passionnante, car on en apprend beaucoup sur le personnage de Nathalie Sarraute, sur son attache ment à son mari (son « Chien Loup »), ses attentions pour ses enfants et petits-enfants, son goût très terre à terre pour les bons repas, et le « fric » que lui rapportent ses interventions. Il lui arrive, parfois, de se laisser enivrer par le succès, et son mari lui reproche de devenir « mégalomane ».

L’écriture de Sarraute, évidemment moins surveillée que dans ses romans, y gagne en spontanéité, en vivacité. Mais certains passages (la neige en Nouvelle-Angleterre, par exemple, et son émerveillement) évoquent déjà la façon dont, dans Enfance, elle parlera des images qu’elle a gardées de sa Russie natale. Une publication bienvenue, qui donne envie de se replonger dans l’oeuvre.

Christophe Mercier


Nathalie Sarraute, Lettres d’Amérique

Gallimard, 130 pages, 14,5 euros

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