L’odyssée sans retour de Makhno


Si l’on ne devait inscrire sur la tombe d’un homme que les années intensément vécues, celles où il s’est senti agir, où il a tenu les rênes de son destin, l’épitaphe de Nestor Makhno lirait : 1918-1921. Avant cela, les prémisses d’un temps qui va compter double. Après, plus rien, l’antichambre du néant. Et, entre les deux, un interstice de l’histoire, quelques dizaines de milliers d’hommes rassemblés sous le drapeau noir de l’anarchie, avec à leur tête un paysan ukrainien.

En 1972, Malcolm Menzies avait consacré un livre au parcours prodigieux et tragique de ce héros improbable de la cause libertaire. Son Makhno, une épopée, longtemps épuisé, reparaît aujourd’hui aux éditions de l’Echappée, dans la collection « Lampe-Tempête » de Jacques Baujard.

Entretemps, d’autres études plus complètes ont narré cet épisode de la guerre civile russe : la lutte des nationalistes, des monarchistes et des bolchéviques pour les fertiles plaines d’Ukraine, et, au milieu de tout ça, une révolte de paysans, un mouvement qui se transforme en armée, victorieuse des Blancs, puis vaincue par les Rouges, et son chef exilé.

Que reste-t-il alors du Makhno de Menzies, cinquante ans plus tard ? « Ma passion pour un homme plutôt que pour un épisode de l’Histoire », suggère l’auteur. « Dans ses écrits, il nous échappe à tel point que l’on peut se demander s’il ne se confond pas avec son action révolutionnaire. » Menzies n’ignore pas que le conflit s’est prolongé sur le terrain de la mémoire : « Comment, dans ce tissu de distorsions, de mensonges et de témoignages apocryphes, découvrir l’homme ? »

C’est précisément au point de rencontre de l’événement et de l’individu, de la légende et de l’histoire, que Menzies trouve un espace littéraire pour écrire, spéculer, imaginer. Cela ne veut pas dire que son ouvrage relève de la fiction. Au contraire, l’exposé historique est circonstancié et honnête. Simplement, Menzies promet d’emblée une « épopée », et l’on sait depuis Chateaubriand que « les personnages épiques doivent être regardés presque tous comme des créations du poète. »

Découvrons ce héros, qui est d’abord un homme d’action. Anarchiste, Makhno l’est « moins par conviction idéologique que par tempérament ». Dépourvue d’éducation, cette nature révoltée trouve à s’exprimer par l’action directe. La loyauté envers ses camarades se confond avec la fidélité à leurs idées. En prison, des lectures confirment son intuition d’une injustice sociale à renverser d’urgence, mais jamais Makhno ne dissimulera le mépris que lui inspirent « ces anarchistes intellectuels incapables de transformer leurs spéculations théoriques en pratique révolutionnaire. »

Pour Menzies, c’est cela qui lui permit d’insuffler à une simple jacquerie un contenu politique : « S’il comprit et sut se servir des réflexes éternels et des façons de raisonner quasi primitives des paysans, c’est parce qu’il était l’un d’entre eux, c’est parce que, lui aussi, avait senti sur l’épaule le joug qui pesait sur eux tous. »

Son ami Piotr Archinov noterait plus tard que le manque d’instruction théorique de Makhno l’avait empêché de fournir au mouvement de l’insurrection les nouvelles formules sociales qu’elle exigeait. Dans le chaos de la guerre civile, Makhno connaît son rôle : « Il vous appartient, à vous, de créer ! », lance-t-il aux penseurs. « Je suis ici pour détruire ». Les défenses adverses, les formes sociales : avec une inépuisable énergie, une ardeur sauvage, Makhno détruit.

De ce tourbillon de faits d’armes et d’exactions, d’idéal hautain et de navrante débauche, Menzies fait émerger les contours d’un personnage que ni la bravoure ni la brutalité ne résument : « Il y avait chez lui la vanité inspirée par sa renommée et l’indifférence au gain matériel, le dévouement à ceux qui marchaient derrière lui et, à l’occasion, (…) les abus dictatoriaux d’un chef armé. »

Quand il doit se résoudre à fuir l’Ukraine, fin août 1921, l’Armée Rouge à ses trousses, Makhno pénètre dans le monde des légendes. Son corps martyrisé rejoint les limbes de la misère, et l’épopée prend un tour tragique. A Paris, les intellectuels en exil peuvent bien continuer leur révolution de papier, mais « pour les aptitudes particulières de Makhno, il n’y avait pas d’expression possible ». Les moyens littéraires lui manquent pour restituer par écrit le souffle de l’insurrection. Infirme assujetti à la charité, il retourne en songe sur le champ de bataille. « Le drame, son drame, c’est qu’il n’y soit pas mort. »

Le 25 juillet 1934, un vieillard de 44 ans agonise dans un mouroir pour tuberculeux de l’hôpital Tenon. Sous ses paupières closes, une cavalcade.

Sébastien Banse


Makhno, une épopée, de Malcolm Menzies
Traduit de l’anglais par Michel Chrestien
Editions de l’Echappée, 247 pages, 19 €

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