Franck Delorieux : La force de l’amour


Franck Delorieux, avant que le poème ne se déplie, s’adresse à Protée — « Mais Protée si Protée je suis / Lino serpent panthère arbre ou feu / Avec mon troupeau bercé par les vagues / Buvant le ciel les nuages et l’avenir » —comme à lui-même, c’est-à-dire à tout le monde. « Mon nom est aussi Personne / C’est-à-dire tout le monde Ô Nature / Inconstante tu es Protée aux mille visages ». Paroles inaugurales, littéralement portées par un souffle puissant, qui appellent la profération et dans le même mouvement convoquent les dieux de la Grèce sur la scène.

Protée, le vieillard de la mer, chargé par Poséidon, le frère de Zeus, de garder entre autres animaux marins ses troupeaux de phoques, est un dieu qui possède le pouvoir de se métamorphoser dans toutes les formes qu’il désire. Il séjourne non loin de l’île de Pharos et le chant IV de l’Odyssée nous apprend, sans plus de précisions, qu’il habite une grotte. Virgile reprendra ces thèmes dans le chant IV des Géorgiques : « Protée, de son côté, n’oublie pas ses artifices, il se transforme en toutes sortes d’objets merveilleux : feu, bête paisible, eau limpide qui s’enfuit. » Il a le don de prophétiser, qu’il refuse aux mortels à moins d’être enchaîné, immobilisé, une fois sorti des ondes, sur un lieu ferme.

Protée est une figure mythologique que l’on retrouve dans le Roland furieuxde l’Arioste, la Jérusalem délivrée du Tasse. Ou encore chez Ben Jonson. Mais il n’y a guère au XXe siècle que Claudel pour en avoir fait le héros d’une pièce de théâtre. Voilà donc que Franck Delorieux renoue avec une tradition, se situant par là même au carrefour du passé et de l’avenir. Tel Protée.

Lisant et relisant les Saisons, peu à peu s’imposa à mes yeux la parenté liant Delorieux à Ronsard. En effet, pour Ronsard, entre 1560 et 1569, Protée devient, par exemple, dans l’Elégie à la majesté de la Reine d’Angleterre, Eisabeth Ière, ou l’Elégie à Robert de la Haye, un double du poète : « Si j’étais à renaître au ventre de ma mère (…), j’aimerais mieux (…) / Paresseux me ranger au monstrueux troupeau / Du vieux berger Protée et dormir sur le sable. » Mais allons plus avant : les Saisons ressortissent d’une veine élégiaque. Le livre des Amours de Ronsard n’est-il pas le livre des Saisons ?

L’Adresse à Protée ouvre sur les quatre saisons. Mais le lecteur s’étonnera sans doute de l’ordre dans lequel elles se succèdent dans e recueil. Le poète bouleverse la chronologie attendue qui veut qu’après le printemps vienne l’été, l’automne et enfin l’hiver. Il marche à reculons, partant de l’hiver pour peu à peu, de l’automne à l’été, arriver « où la nuit n’est plus qu’un souvenir. » Il « retourne le langage comme un gant ». « Toi le temps je te tue par amour. » Les Saisons se présentent donc également comme un grand poème narratif. Il nous raconte un cheminement douloureux qui conduit le poète, après bien des errances, sur la terre ferme où il rencontrera l’amour. Les amours, devrais-je dire, puisque, pour lui comme pour John Clare, il lui donne deux visages, celui de l’été et celui du printemps.

Car tout commence dans ce voyage par un naufrage. « Je porte haut le deuil de ma naissance /Neige sur le cœur main glacée » « Je suis la mort de toutes mes morts un hiver au regard /Noir. » Qui suis-je ?, semble-t-il nous dire alors : « Je marche en silence à côté de moi. » Voici donc que le poète se souvient et se regarde dans le miroir d’une ombre insaisissable. Insaisissable comme son identité toujours changeante au gré des saisons. Et quand il veut briser son ombre en mille morceaux, il croit se reconnaître. Autrefois, c’était l’hiver, il marchait avec son ombre devant lui, se confondait presque avec elle. Mais interrogeant Protée sortant des flots, sa forme, comme la sienne à ce moment, est encore indécise. Protée est entouré de phoques, c’est-à-dire d’ombres. Comme le poète encore. Que Protée lui dit-il alors qu’il le presse de questions ? Simplement qu’en écrivant, il opérera sa métamorphose.

J’étais à dire que l’hiver du poète commence par un naufrage : « Je vois poindre ma mort comme une pique d’acier gelée. » Peut-être les Saisons n’est-il, au bout du compte, que la conjuration d’une ombre maléfique et, par conséquent, plus profondément, le renversement de la puissance des ténèbres. Protée, puisque Protée il y a, lorsqu’il sort des eaux, est accompagné de l’âcre odeur des profondeurs marines, comme nous le raconte l’Odyssée. L’odeur de la mort. Franck Delorieux à ce moment retrouve les accents de la grande poésie française des siècles préclassiques : « Les poissons se préparent / Au festin une murène va forer l’intestin / Et se loger entre les côtes pour dévorer / Les viscères tandis que la chevelure / Ondule au rythme des marées. » Ou bien encore : « Tous les morts se ressemblent / Quand le visage seul apparaît entre / Les planches vernies du cercueil / Avec son masque de lait caillé. »

Et puis l’automne vient alors, saison de l’adolescence du poète. « Je fais les cent pas en moi / Comme dans ces couloirs d’hôtel / Qui évoquent tous le crime /Je joue le mort et l’assassin / Peut-être même le couteau. » Il connaît « le sourire de cendres »  d’une femme : « Elle me laissa l’aimer / Sans l’aumône d’un mot d’un regard / Apaisant je la suivais en chien docile. » Il la célèbre dans un songe, Proses pour une jeune fille qui ne m’a pas aimé, texte d’une belle sensualité où il célèbre « les odeurs comme des vagues. » Suivent les récits des errances nocturnes du poète : « J’ai titubé dans les caniveaux de l’amour / (…) J’ai sacrifié mon désir d’aimer / A la collection brute de corps passagers. »

Avant l’Eté, Franck Delorieux introduit une cinquième saison. Peu d’auteurs contemporains y font référence, comme Pascal Quignard dans son roman Albucius. Notion qui nous vient, pour parler vite, de la pensée chinoise. Période de 72 jours entre la fin de l’été et le début de l’automne, ou quatre séquences de 18 jours entre chaque saison, elles font office d’axe autour duquel s’ordonnent les saisons et marquent le renouvellement. C’est-à-dire, ici, la lente métamorphose du poète sortant de sa chrysalide mortifère : « Le jour est la nuit et la nuit est le jour / Soleil et lune jouent à saute-mouton. »

Ainsi le vers retrouve-t-il une cadence qu’il avait déjà dans l’Adresse à Protée ; le pas se fait plus ample, au fur et à mesure de l’épanouissement de la nature : « Je regarde le bilboquet des tilleuls / Je lance ma tête dans le ciel et elle croise le vol / Des hirondelles (…) » Il dit « adieu à la mort » en même temps qu’il aspire à « ne pas être seul / Comme on apprend à déchiffrer / L’alphabet lentement » en compagnie de l’amant. Il va connaître le printemps (« Ses lèvres comme une nuée de myosotis ») et sa vigueur tant désirée comme celle d’un dragon : « Ô dragon de printemps dur et tendre / Dressé fier dans le bois de cèdre / Comme pour déchirer le ciel / (…) Je m’agenouille pour le vénérer / Comme une idole. » Il regarde le vol des hirondelles. « Je m’imagine dans le ciel je m’imagine / Plus léger que l’air tournant autour de son front / Effleurant de mon aile sa joue tendre. » Remarquons que le dragon, figure éminemment chinoise et fortement sexuée, signifie les souffles yang du ciel et, comme Protée, est en relation avec les eaux primordiales.

Je parlais il y a un instant de poésie narrative. Ce livre a en effet une ouverture et un épilogue. Le poète nous conduit d’un « brouillon de vie » à un chant d’amour, de la nuit au jour, de la haine de soi, d’un passé nihiliste au bel aujourd’hui où, comme l’écrit Ronsard, il n’a que « l’amour pour guide et gouverneur ». Il chante les fleurs comme lui célébrait le œillets, les lys, les roses ou les marjolaines. « Voici un Printemps qui soupire / Ses fleurs au milieu de l’hiver. » Signalons et ce n’est pas un des moindres charmes de ce livre que douze très beaux dessins de Bernard Moninot accompagnent le cheminement du poète.

Il y a dans la poésie française de ces dernières années quelques jeunes poètes qui font entendre un chant à la fois très ancien et absolument moderne. Ils me font croire, comme disait Aragon, à l’éternel printemps qui nous rappelle toujours, même au plus profond du malheur, que la vie est plus forte que la mort. Franck Delorieux est, incontestablement, de ceux-là.

Jean Ristat


Les Saisons, de Franck Delorieux

Gallimard, 96 pages, 12 €

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