Dumas fils, le romancier et le personnage

Le Schopp nouveau est arrivé. Mais, surprise, il ne s’agit pas de la redécouverte d’un Dumas inconnu, ou de « l’invention » d’un inédit. Mais d’une biographie écrite « en société » avec son épouse Marianne (elle-même romancière sous le nom de Marianne Lioust), et cette biographie n’est pas sans rapport avec Alexandre Dumas, puisqu’il s’agit de celle de son fils, cet « Alexandre Dumas fils » bien peu lu aujourd’hui mais qui, en son temps, connut, comme dramaturge, un succès comparable à celui de son père.

En 2017, on ne l’évoque plus qu’en rapport avec ce père de génie, ce père écrasant dont il ne fut jamais jaloux et à qui, nonobstant parfois un certain agacement devant ses frasques et ses inconséquences financières, il manifesta une affection et un dévouement constants. Dumas fils, c’est « l’anti-Œdipe », ainsi que le disent justement Marianne et Claude.

De l’œuvre abondante de Dumas fils, on ne lit plus qu’un roman, la Dame aux camélias — et encore, le lit-on ? L’opéra de Verdi, le film de Cukor ont fini par effacer le texte d’origine, que les éditions Phébus ont la bonne idée de rééditer, accompagné de gravures d’époque sui font oublier les traits de Greta Garbo et de Robert Taylor (on regrette simplement que n’y soit pas joint le texte de la pièce de théâtre éponyme).

Disons-le d’emblée : le roman, sans être pour autant médiocre, n’est pas enthousiasmant, et, sans le mythe auquel il a donné naissance, il serait sans doute aujourd’hui oublié, comme la plupart des titres de Dumas fils. Habilement construit, avec une scène inaugurale (ou presque) hallucinante de douleur — l’exhumation du cadavre en cours de momification de l’héroïne, avec qui le lecteur fait connaissance sous forme de morte —, il s’agit d’une sorte de réécriture de Manon Lescaut —sans que Marguerite Gauthier n’ait la perversité de Manon, ni Armand Duval le courage passionné de Des Grieux. Les dialogues sont empesés, les dialogues assez convenus et, aujourd’hui, on peut surtotu y voir un témoignage sur le « demi-monde » de l’époque, mais ce demi-monde, le Balzac des Illusions perdues et de Splendeurs et misères des courtisanes le montrait, l’animait avec un autre panache.

Mais, si Dumas fils n’était sans doute pas un écrivain de génie, et le résumé de chacune de ses œuvres, pièces et romans, que nous donnent les Schopp n’incite pas à s’y plonger —, on a l’impression d’un théâtre « à thèses », à thèses moralisatrices, qui annonce plus les lourds pensums d’Albert Camus que les arachnéennes et subtiles arabesques théâtrales d’Anouilh —, l’homme, lui, a eu une vie passionnante.

Fils adultérin d’Alexandre Dumas, profondément attaché à sa mère, protégé par certaines maîtresses de son père, détesté par Ida Ferrier — la seule qui fut épousée par l’auteur d’Olympe de Clèves —, il gardera toujours pour son géniteur un attachement et une admiration passionnés, et se montrera lorsque le grand écrivain sera devenu un vieillard diminué et libidineux, d’un dévouement sans arrière-pensées.

Cette fidélité, cette absence de jalousie à elles seules témoignent de la loyauté et de la bonté de l’homme. Mais son père ne sera pas le seul à qui il les manifestera : jusqu’à la fin, il accompagnera George Sand (elle l’appelait « mon fils », il l’appelait « maman »), et sera parmi les premiers prévenus par Maurice Sand du décès de sa mère à se rendre à Nohant.

Dumas fils a traversé le siècle, des derniers triomphes romantiques à la période de l’ « Ordre moral », des tenues bariolées arborées par son père lors de la création des succès de son fils à la grisaille de la IIIe République. Compagnon de voyage de Dumas (il est omniprésent dans De Paris à Cadix), bohème, homme à femmes (il partage avec son père le goût des actrices), amant passionné poursuivant jusqu’en Russie sa maîtresse que son mari en enlevée pour la ramener au devoir conjugal, il deviendra un dramaturge moralisant, un académicien respecté, l’époux fidèle (jusqu’à un certain point) d’une vieille liaison atrabilaire et devenue à moitié folle, un modèle de père de famille. Et, à sa mort, sa dépouille sera accompagnée d’une foule en gibus qui n’a pas grand-chose à envier à celle qui, dix ans plus tôt, avait accompagnée celle de Victor Hugo.

Dumas fils est un « honnête homme » et un homme honnête, sans doute un peu rigide, rapidement empoussiéré, mais un véritable Homme de Bien.

On aurait sans doute préféré fréquenter son père, plus inattendu, plus drôle, plus généreux, et surtout véritablement génial — mais on pouvait sans dote compter plus sûrement sur l’amitié du fils.

Le portrait qu’en donne Schopp (Marianne et Claude, ici, ne font qu’un, et on ne sent jamais les coutures, comme si leurs quatre mains n’en faisaient que deux) est aussi le tableau d’une époque et se lit comme une fiction. Dumas fils, toute compte fait, plus que grand écrivain, avait tout pour être le héros d’un roman. Voilà qui est fait.

 

Christophe Mercier


 

Dumas fils ou l’anti-Œdipe
de Marianne et Claude Schopp
Editions Phébus, 330 pages, 22 €

 

La Dame aux camélias
d’Alexandre Dumas fils
Editions Phébus, 300 pages, 9,7 €

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter