Chronique d’Amérique latine : Juan Villoro


Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est romancier, dramaturge, essayiste, chroniqueur, auteur de récits de voyages, de scripts pour le cinéma et la télévision, et de livres pour enfants. Il nourrit deux passions, l’une  pour le football (thème de son recueil d’essais Dieu est rond) et l’autre pour le rock (Il a, à titre d’exemple, écrit des chansons pour le groupe de rock Café Tacuba).  Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages et reçu 13 prix littéraires, dont plusieurs prix de journalisme et le prix Cuauhtémoc de traduction.

Il a étudié la sociologie à l’Université Autonome Métropolitaine de Mexico (UAM)  et est professeur des universités. Il a enseigné à l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM) et a été  invité par les universités de Madrid, Barcelone, Yale, Boston et Princeton. Il a, en outre, été attaché culturel à l’Ambassade du Mexique à Berlin.
Juan Villoro a reçu le Prix Xavier Villaurrutia pour La Casa pierde,  le prix Mazatlán de Literatura pour Efectos personales, le Prix Herralde pour El testigo, et le Prix Antonin Artaud (Mexique) pour son livre de nouvelles Les Coupables, ainsi que le Prix Ibéro américain de Lettres José Donoso (2012) et le Prix du Mérite littéraire international  FILZIC “Andrés Sabella” pour l’ensemble de son œuvre.

Parmi ses ouvrages publiés en français, signalons, Le Maitre du miroir et Mariachi (Denoel), Les Jeux sont faits (Passage du nord-ouest) et Le Livre sauvage (Bayard jeunesse). Dans Récif, publié chez Buchet-Castel en 2013, le narrateur part à la recherche d’un passé en partie oublié. S’il ne sait pas très bien ce dont il se souvient et s’appuie sur son ami pour retrouver la mémoire, il s’aperçoit au cours de la conversation de leurs retrouvailles dans la Caraïbe mexicaine, que son ami lui rappelle des souvenirs qui parfois ne sont pas les siens.

Dans Conférence sur la pluie, publié par l’Atinoir en 2015, l’auteur propose, avec l’humour dévastateur qui le caractérise, le monologue d’un bibliothécaire distrait et de ses amours fantasmés : « Les livres effaçaient tout ce qui m’entourait; par contre, Soledad était immergée dans la réalité. Elle percevait tout avec acuité, comme ce personnage qui « entendait les mouches tousser ». Terrorisée par la souris, elle a envoyé une mouche vers ma chaise de lecteur. Les insectes lui obéissaient. Elle les fumigeait du regard. Finalement, une mouche est arrivée en vrombissant dans mon oreille, je me suis retourné et je l’ai vue en train de pousser des cris. Elle tenait l’exemplaire de Du contrat social de Rousseau et menaçait d’en arracher une page… ».

La voix de l’ennemi est un texte publié en 2009
par la Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes.
Nous en proposons la traduction en français
par Marc Sagaert et Alba Marina Escalón


La Voix de l’ennemi

Quand la ville de Mexico existait encore, j’utilisais un magnifique casque jaune. Du haut d’un poteau électrique j’écoutais les conversations téléphoniques. Le ciel était un enchevêtrement de câbles. L’électricité vibrait à l’intérieur des fils de plastique. De temps à autres une grosse étincelle bleue tombait sur le trottoir. C’est à ce moment que je justifiais ma présence en haut du poteau. J’avais autour de la taille une ceinture pleine d’outils, mais je préférais utiliser des petites pinces perroquets. Leur morsure soignait la plaie et la lumière revenait.

En face, il y avait un cinéma. Sur la marquise s’élevait un château en carton. Au fond, un bâtiment allumait sa lumière rouge pour le protéger des avions. Leurs moteurs bruissaient mais il était impossible de les voir dans l’épaisseur du ciel. Le Chef électricien exigeait de porter une oreille attentive aux câbles. Les ennemis avançaient vers nous. Je ne savais pas qui ils étaient mais je savais qu’ils avançaient. Il fallait capter les appels, chercher en eux ce qui pouvait être suspect. Une après-midi pluvieuse, attaché au poteau, j’ai entendu une voix étrange. La femme parlait comme si elle voulait se cacher ; d’un ton suave, apeuré, elle prononça «millet », «lueur », « magnolia », « balcon fissuré ». Moi j’étais là pour suivre les conversations et assurer qu’elles circulent sans surprise. J’entendis ces mots isolés qui vibraient comme un code insensé. Je devais les dénoncer mais je n’en ai rien fait. Je laissé à quelqu’un d’autre ailleurs le soin de comprendre ce qui m’échappait.

Quelques jours plus tard, j’ai appris que des palmiers avaient été complètement brulés. Les ennemis incendièrent un quartier ou il y avait encore des plantes. Fixé à mon poteau, j’ignorai si la ville se dilatait ou rétrécissait. Parfois les troupes loyales parlaient à travers les câbles, entre clairons et clarines : puis une bombe, la voix âpre d’une autre milice.

Au coin de la rue d’en face une chose étrange arriva ; le casque jaune ne bougea pas pendant plusieurs heures. J’ai essayé d’alerter mes supérieurs que  mon collègue était mort. Mes doigts saignaient à force de composer des numéros occupés. Tandis que je voyais le casque inerte, j’entendais de nouveau les mots suaves, apeurés : « alcôves », « cannelle », « statue ». J’imaginais avec une certaine  jalousie que ces mots faisaient partie d’un message destiné à d’autres. Pour moi, ils n’étaient que tristesse. Ce n’est pas pour autant que j’en ai fait part au chef électricien.

Un matin à l’aube, je fus secoué par une explosion. J’ai ouvert la boite de dérivation ; les capteurs photoélectriques laissaient échapper des fumées malodorantes. J’ai allumé ma lanterne : j’avais encore pour quelques semaines de batteries : mais quelque chose me disait que je ne durerai pas tant en haut du poteau.

Le chef disait dans ses appels : qui domine les câbles domine la ville. Les ennemis avaient coupés la lumière. Le cinéma brulait dans un nuage rougeoyant  mais les téléphones marchaient. J’entendis la femme dire « fragrance », « planètes », « caramel », « pierres lisses ». Je ne pus la dénoncer. Petit à petit, terrifié, et non sans une certaine cruauté pour les miens, je compris à quel point la voix de l’ennemi était merveilleuse.

Je devais être endormi lorsqu’ils descendirent le collègue du poteau d’en face. Puis ce fut mon tour. Une main gantée me tira par l’épaule.  J’étais intoxiqué à force de respirer cet air contaminé et je n’ai pas su comment j’étais sorti de la ville incendié.

Depuis quelques semaines peut-être quelques mois, je vis dans une chambre aux cloisons métalliques. Sur un ordinateur on m’a montré une photo horrible. Il s’agit de la Ville des palais qui montre le cinéma avec son château en carton, le grand bâtiment au fond, les câbles dont je m’occupais. « Il y en a 67 » dit la voix de mon capteur. C’était vrai. J’ai eu à ma charge soixante-sept câbles et je les ai protégés de nos étranges ennemis. Des jours et des nuits durant, j’ai sauvé la lumière et les appels. Une fois seulement, j’ai abimé un câble volontairement.

Cela s’est passé  quelques jours avant de quitter le poteau. De la ville, il ne reste que des photographies. Si je leur indiquais le câble abimé, les gardiens pourraient entrer dans le labyrinthe, suivre le fil jusqu’à l’autre photographie, jusqu’à la maison où a vécu cette voix différente. Devant moi, les 67 câbles qui ont fait ma vie. L’un d’entre eux peut les amener jusqu’à la femme. Je sais lequel c’est. Mais je ne le dirais pas.

Juan Villoro


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