Tanizaki, un classique de l’esthétique japonaise


Junichirô Tanizaki, né en 1885, mort en 1965, fait partie de la génération des écrivains et artistes japonais la plus troublée par la confrontation avec l’Occident. Comme d’autres auteurs un peu plus âgés que lui (Natsumé Sôseki, né en 1867, Mori Ôgai, né en 1862), il a analysé la littérature, la philosophie, les coutumes et l’art occidentaux et les a comparés à la spécificité de l’esthétique et de la vie quotidienne japonaises. Ce sera une thématique constante, que cette confrontation qui n’échappe pas à certains simplismes ou réductions, et dont témoignent, du reste, les discours des deux Nobel de la littérature, Kawabata (en 1968) et Ôe (en 1994). Ce dernier, toutefois, a beaucoup nuancé la comparaison et a fourni d’autres clés sur son pays et sa culture, dans son discours, Moi, d’un Japon ambigu (qui reprend ironiquement la formulation de Kawabata, Moi, d’un beau Japon, qui tentait de réduire à un strict regard esthétique son point de vue sur cette zone du monde).

Parmi les innombrables essais, japonais et occidentaux, qui analysent et synthétisent les caractéristiques culturelles et quotidiennes du Japon, Eloge de l’ombre (reparu à présent sous le titre Louange de l’ombre, dans une nouvelle traduction), occupe une place déterminante. En rendant hommage à un autre très célèbre livre japonais, Oreiller d’herbes, de Sôseki, qui, une trentaine d’années plus tôt, mais sous forme romanesque, confrontait les esthétiques de la poésie et de la peinture des deux parties du monde, à travers l’histoire d’un peintre-poète qui s’isolait dans les montagnes, Tanizaki évoque, sur un ton assez prosaïque et dépourvu de toute ambition théorique, ce qui lui semble caractériser, de façon plus ou moins consciente, le mode de vie de ses compatriotes, tout imprégné d’habitudes culturelles, de références architecturales, de codes relationnels.

Ses propres fictions, notamment ses deux brefs roman les plus fameux, Chijin no ai (L’amour d’un idiot, retraduit sous le titre Un amour insensé) et Kagi (La clé, d’abord traduit sous le beau titre de La confession impudique), s’étaient déjà attardés sur la question, qui l’obsédait, à travers des portraits féminins. Le cinéma incitait beaucoup les écrivains japonais de la première partie du XXe siècle, en leur ouvrant tout un univers psychologique et esthétique, à s’interroger sur ce qui allait, jusque-là, de soi au Japon. L’amour était, bien entendu, un thème privilégié, puisque s’y posait la question du passage de l’intime au social, du privé au public, et de sa représentation, à l’image ou à l’écrit. Qu’est-ce qui pouvait être montré, dit, décrit, exposé de rapports interpersonnels, qu’est-ce qui pouvait interférer de la sphère publique au noyau secret, qu’est-ce qui fondait ou voilait ou interdisait ou inhibait le désir ? Bref, qu’est-ce qui devait rester dans l’ombre ou qu’est-ce qui résistait à la lumière, ou même exigeait la lumière ?

Le secret a souvent été, dans la représentation idéologique que l’on s’en faisait, souvent par ignorance plus que par analyse fondée, la marque de la littérature et de l’art japonais aux yeux des Occidentaux. La nécessité de la connaissance de codes (et pas seulement de la langue) a rendu longtemps obscure ou méconnue une littérature sentimentale ancienne, située dans le milieu très minutieusement légiféré de la cour impériale de l’époque lointaine de Heian (794-1185) en effet fondée sur la clandestinité des rapports qui tentaient de contourner les interdits. Tout devait y être dissimulé, et, pour permettre la communication, faire appel à des poèmes, des rendez-vous nocturnes, des messages chiffrés, des intermédiaires sûrs et muets. La littérature amoureuse, et plus généralement l’esthétique de la représentation de l’amour (sur des emakimono, des rouleaux illustrant des épisodes romanesques) se retrouvaient marqués par tout ce système relationnel du secret et de l’ombre. Voiles, paravents, fenêtres à demi closes, servantes et messagers secrets, billets glissés dans le repli d’une manche souvent imprégnée de larmes, regards furtifs, visages baissés, rébus de symboles, tout portait à la communication poétique, hermétique.

Sans remonter à cette littérature (qu’il connaissait parfaitement comme en témoignent de nombreux romans référentiels savants, comme La vie secrète du seigneur de Musashi ou Le lierre de Yoshino et surtout sa traduction en langue moderne du Genji monogatari), Tanizaki préfère partir d’éléments très quotidiens pour donner une image générale des valeurs esthétiques de sa culture. Ainsi décrit-il les difficultés qu’un esthète japonais, attaché à la beauté architecturale des vieilles maisons de bois, à sols en tatami, et à portes coulissantes, à fenêtres de papier, va rencontrer pour y intégrer des éléments technologiques de la modernité (téléphone, fils électriques, tuyaux de gaz et cuvettes de w-c, avec tout à l’égout). « Aussi n’est-il pas exagéré de dire que les toilettes sont l’endroit le plus finement pensé de l’architecture japonaise. Nos ancêtres qui savaient rendre tout de façon poétique, ont créé un lieu raffiné, ont su enrober d’un imaginaire nostalgique l’endroit supposé le plus insalubre de la maison, le lier aux fleurs, aux oiseaux, au vent et à la lune. Nous touchons là au cœur de notre esthétique et nous nous révélons d’une sagesse bien plus profonde que les Occidentaux, qui considèrent ces lieux comme tabous au point d’éviter d’en prononcer le nom en public. »

Cette entrée en matière est évidemment assez insolite, mais caractérise le style analytique de Tanizaki et son apparente crudité a rendu son essai d’autant plus frappant. Mais pour aborder un tel sujet, il est armé d’une culture raffinée qui donne à son approche une base réflexive infiniment plus érudite que ne semblerait annoncer cette petite provocation. Il cite du reste immédiatement une formule du penseur Saitô Ryokuu (1867-1904) : « L’élégance est froide. » qui sera reprise par l’Italien Goffredo Parise pour le titre de son voyage au Japon L’eleganza è frigida.

Indépendamment des différents sujets qu’il développe, Tanizaki déroule le fil rouge de la tradition et de sa trahison par la modernité. Dévions-nous de notre chemin ? se demande-t-il régulièrement, en examinant la façon dont ses contemporains s’accommodent des progrès technologiques et de l’influence occidentale inévitable. La rareté et la fragilité des matériaux privilégiés autrefois rendent encore plus compliquée la fidélité aux anciens principes.

De l’architecture, qui implique de longues digressions sur l’organisation de la lumière, Tanizaki passe naturellement à des sujets divers, de la gastronomie au théâtre, qui tous, à leur manière, impliquent l’ombre, la discrétion, l’apparente insipidité, le trouble, la patine. en passant par l’érotisme et l’urbanisme.

Est-ce que ce texte emblématique de toute la littérature japonaise a résisté au temps ? Il est évident que le Japon représente tout autre chose à présent pour un lecteur étranger. Loin de devoir, à présent, s’adapter à la technologie occidentale, c’est au contraire la source des plus grands progrès électroniques, numériques, qui ont bouleversé les rapports psychologiques, géographiques, politiques du monde moderne.

La législation des droits d’auteur internationaux a fait que Tanizaki est tombé dans le domaine public (le Japon s’en tenant à cinquante ans après la mort de l’auteur pour la préservation des droits patrimoniaux). Il n’est pas certain que ce texte, déjà fort bien traduit par René Sieffert il y a quarante ans, exigeait une revisitation par la poète et traductrice Ryoko Sekiguchi et son complice Patrick Honnoré. Sieffert, qui a consacré toute sa vie à traduire les grands classiques japonais, avait choisi, à juste titre, parmi les rares contemporains qu’il ait transposés en français, ce texte en le faisant largement connaître et en lui accordant une place royale dans la bibliographie des passionnés du Japon. Mais c’est, par une nouvelle diffusion, l’occasion d’y revenir et pour beaucoup de lecteurs une bonne voie d’accès à ce qui reste mystérieux dans le théâtre des marionnettes, par exemple, finement analysé par Tanizaki, dans la cérémonie du thé ou encore dans les jardins japonais.

 

René de Ceccatty

 


Louange de l’ombre, de Junichirô Tanizaki
Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré
Editions Philippe Picquier, 112p., 13€

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