Un bilan historiographique de la Révolution russe vue de France


« Travailler sur la Révolution russe, c’était […] se mettre à dos les communistes, les trotskistes et les gens de droite. Cela faisait beaucoup de monde. » Par cette remarque Marc Ferro a décrit le contexte intellectuel dans lequel il a fait ses armes de chercheur. Mais surtout, il a pointé une forme d’invariant : l’objet historique que fut la Révolution russe a d’emblée été un objet « chaud », lieu des rivalités et des tensions parmi lesquelles il fallait choisir son camp. Le livre d’Éric Aunoble, La Révolution russe, une histoire française, donne un aperçu très informé et pertinent de près de cent ans de publications et de productions historiques sur la Révolution russe.

Après les premières années succédant à la Révolution où s’imposaient surtout des ouvrages de format journalistique et aux contenus très antibolcheviques, ou des livres relevant du témoignage (les écrits de Makhno et dans une moindre mesure de Victor Serge qui fait plus franchement œuvre d’historien), une historiographie scientifique émerge très lentement, notamment après la Seconde guerre mondiale. Elle fait ses premiers pas dans un contexte très idéologique marqué par la Guerre froide. En effet, alors que d’un côté la revue Est & Ouest autour de Souvarine promet une production historique à la fois anti-communiste mais informée, les historiens communistes publient selon une démarche universitaire se voulant objective, à la manière d’un Jean Bruhat et de son l’Histoire de l’URSS publiées aux PUF.

Mais pour Éric Aunoble, c’est surtout à partir de la fin des années 60, qu’un tournant s’opère : les travaux de René Girault, Jean-Louis Van Regemorter, François-Xavier Coquin ou Marc Ferro sont ceux de jeunes chercheurs bénéficiant d’un accès aux archives inenvisageables jusque là, et capables de publier des travaux d’histoire de la Russie et l’URSS détachés de tout objectif étroitement idéologique. Aunoble s’attache tout particulièrement à Marc Ferro dont il met en avant l’originalité et la fécondité de la démarche et des travaux ; il déplore que, d’une certaine manière, il n’ait pas fait école. Sur un autre plan, il signale le gros effort fait pour la diffusion des documents de la Révolution par les éditions Maspero à une époque où le « fond de l’air était rouge ».

La fin de siècle emporte beaucoup moins son adhésion et l’auteur a des pages acérées et bienvenues contre ceux qui occupèrent le premier plan médiatique en dénonçant les « monstruosités » du bolchévisme et du léninisme : Dominique Colas, Alain Besançon, Stéphane Courtois et finalement d’une certaine manière Nicolas Werth. C’est le paradigme de la violence bolchévique aux fondements idéologiques qui était à l’offensive, même si l’auteur remarque que des contrefeux furent ouverts, comme le livre Le siècle des communistes, même s’il remarque que ce dernier n’eut pas le même impact que le Livre noir du communisme, notamment sur les manuels et les programmes scolaires. Aujourd’hui le climat a quelque peu changé. Le tableau dressé des publications récentes cherche à rendre justice à un ensemble de travaux, notamment en langue étrangère, qui donnent une vision beaucoup plus riche et nuancée d’une Révolution dont l’histoire est toujours en cours d’écriture.

 

Baptiste Eychart

 


Éric Aunoble, La Révolution russe, une histoire française. 
Lectures et représentations depuis 1917 
La Fabrique, 2016, 255 pages, 14 €.

 

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