Le travail de mémoire de René de Ceccatty

Pour lire avec bonheur le beau livre de René de Ceccatty, Enfance, dernier chapitre, il serait sage de suivre le conseil de Philip Roth sur la lecture : être un lecteur « sérieux », c’est-à-dire quelqu’un qui lit plusieurs heures sans consulter son téléphone mobile ou son ordinateur. Car le retour de René de Ceccatty vers son enfance, fait de délicatesse, de doute, ne se prête pas au récit linéaire. Il faut se laisser embarquer dans cette histoire, parcourir avec lui les méandres de sa mémoire.

Pour comprendre la signification de ce livre, il convient d’en faire une citation un peu longue : « Cet étrange objet d’investigation littéraire et psychique n’a donc pas de limites temporelles et il peut être approché avec une parfaite justesse, par analogie, par simple affinité de coeur, dans un dialogue avec un ami sensible et proche, dans la lecture d’un livre profond et juste. En me dérobant à une narration linéaire, événementielle, chronologique, je défends peut-être un principe flottant sur la nature particulière de cet objet qu’est l’enfance, mais je sais que je fuis, dans la crainte de ne pouvoir donner une image exacte, à la hauteur de mes aspirations et de mes souvenirs spontanés ou volontaires, et dans la conviction que les événements rapportés n’auraient pas, à mes yeux, la force de ceux qui m’ont été révélés par des amis sur leur enfance. Est-ce dire que toute enfance ”vaut” mieux que la mienne ? » Une question à laquelle tout ce livre répond « non ».

En lisant, on doit aussi avoir à l’esprit ce principe : « Ce ne sont pas les souvenirs d’enfance que je dois traquer mais mes souvenirs d’adulte où l’enfance est réapparue ». Ce que veut avant tout Ceccatty, c’est l’exactitude. Et ce désir est lié à sa mère, qui est en train de perdre la mémoire et est à Montpellier, aux Violettes, où le fils a été hospitalisé quelques jours dans son enfance, pour une intervention chirurgicale bénigne. Ce récit est aussi « au nom de la mère ». Il est en deux parties : une très longue, « Enfance » et une brève « Dernier chapitre », juste après la mort de la mère.
L’enfance, c’est d’abord la Tunisie des premières années, le soleil, les odeurs… La famille quitte le pays pour Montpellier en 1958, René a 6 ans. Il y revient jeune homme en 1972, sans constater trop de changements, mais au cours de voyages ultérieurs tout s’est dégradé « jusqu’à la destruction totale de notre maison, écrit-il : la friche des jardins, l’abandon des chantiers donnaient à voir des champs de gravats, des étages sans toit, des fenêtres énuclées. Le village de banlieusards nantis était devenu du faubourg pauvre ». Mais René de Ceccatty ne s’abîme pas dans la nostalgie. Ce n’est pas dans sa manière, ni dans celle de sa famille qui a refusé, en quittant la Tunisie, de ressasser la déploration du pays perdu.

René de Ceccatty revient sur sa généalogie complexe, le côté arabe, maternel, et le côté français. Il fait revivre la figure controversée de la grand-mère paternelle. Mais tout converge vers la mère, désormais affaiblie. Avec une mémoire qui s’en va tandis que son fils cherche la sienne, pour un livre qu’elle ne pourra pas lire et qui pourtant la concerne au premier chef. C’est cette mémoire, qu’il veut restituer et dont elle est privée, qui devient leur dernier lien. Une chose très intime évoquée avec une grande pudeur.

C’est la méfiance de René de Ceccatty envers les souvenirs, les images qui viennent par à-coups, les personnages allant et venant, apparaissant et disparaissant, qui est un grand plaisir de lecture et qui fait échapper ce texte à l’ennui que suscitent souvent les récits autobiographiques. Ici pas d’enfilage d’anecdotes. Mais de beaux personnages, dont la figure du père, homme d’une grande sensibilité. Et chaque lecteur peut, à la lumière du passé de René de Ceccatty, s’interroger sur le sien et sur l’exactitude de ce qu’il croit être ses souvenirs.

Dans ce travail de mémoire, l’écrivain qu’est René de Ceccatty ne reste pas à ses premiers pas d’écriture, à 12 ans. On le retrouve au Japon, on le voit traducteur de japonais – et il parle magnifiquement des auteurs qu’il traduit avec son ami Riôji Nakamura. Et il y a bien sûr l’Italie, avec au premier chef Pier Paolo Pasolini. René de Ceccatty est fasciné par « les tempéraments révoltés et les artistes en guerre avec leur entourage ». Sous des dehors très policés, il leur ressemble.

Il est aussi « de ceux qui cherchent dans leurs rêves une forme d’accès à soi ». Il se souvient de ses rêves, il en prend note, et on espère bien qu’un jour il publiera ses récits de rêves.

« Dernier chapitre » : certainement parce que la mort de la mère est le dernier chapitre de quelque chose. « Il est sept heurs moins le quart du matin. Deux mois se sont écoulés depuis la mort de maman et la lumière de l’aube est à peu près la même que celle de cinq heures et demie. (…) Pas de religion, pas de Dieu. Voilà ce que cette aube m’inspire, et j’imagine que bien des aubes à venir m’inspireront cette même remémoration qui s’interpose pour m’empêcher de faire revivre mon adolescence, même si cette adolescence m’apparaît précisément comme l’apprentissage d’une mission avec règle de comportement extérieur. Je devais m’insérer dans le monde des autres : je devais construire ma personnalité en fonction de rapports multiples et contradictoires. Tout ne convergerait plus vers moi, à la différence de mon enfance. »

Si l’on peut formuler un désir à René de Ceccatty, qui a déjà publié près de quarante livres, et ne passe certainement pas un seul jour sans écrire, ce serait d’en savoir plus sur cette adolescence, ce moment où l’on doit en effet s’insérer – ou pas – dans le monde des autres. Et aussi d’en savoir plus sur sa mère et sur sa mort. Il en dit très peu parce qu’il a compris que ce serait un autre livre et qu’il fallait se contenter de « dernier chapitre ». Cet autre livre, on espère le lire.

Josyane Savigneau

Enfance, dernier chapitre de René de Ceccatty. 
Gallimard, 432 pages, 22 euros.