Redécouvrir Nicos Poulantzas


Nicos Poulantzas semble être mort en 1979 dans une situation de désespoir profond quant à la situation politique de la fin des années 70. Son suicide s’expliquerait en partie par sa conviction que ses « livres n’auraient servi à rien » selon ses ultimes propos rapportés par un de ses meilleurs amis, témoin de ses derniers instants et de sa défenestration. Or, ses livres n’ont pas servi à rien : après avoir été très discutés à une époque, ils ont été effectivement oubliés en France – le pays qui l’accueillit durant plus de quinze ans –, mais ils ont toujours été lus autre part et dans tous les cas sont maintenant redécouverts. Plus : ils ont influencé des formations politiques à la tête de pays comme Syriza en Grèce ou le MAS en Bolivie. Certes, il ne s’agit pas prétendre que la politique actuelle de Syriza ou du MAS sont l’expression même de la pensée de Poulantzas, loin de là. Mais il faut plutôt insister sur le fait qu’à un moment donné, ces formations politiques de la gauche radicale ont cherché dans son œuvre des réponses à la question de la transition au socialisme, alors que le modèle léniniste ne semblait plus applicable.

D’une certaine manière, c’est le dernier Poulantzas qui est alors utilisé : celui qui se revendiquait d’une eurocommunisme de gauche et qui souhaitait le succès du Programme commun de la gauche en France. Celui qui insistait sur le besoin de coordonner les formes de démocraties directes et représentatives. Pourtant, son dernier livre L’État, le pouvoir et le socialisme, ne résume pas toute une pensée très riche et complexe dont les fondements ont été posés dès Pouvoir politique et classes sociales publié en 1968. En fait, la recherche de Nicos Poulantzas s’est montrée d’emblée foisonnante, touchant aux sciences politiques, à la sociologie, à l’histoire et au droit. Et sa pensée n’a pas hésité à effectuer des tournants : le Poulantzas des premiers textes connus, très inspirés par Althusser dont il était un ami, n’est plus tout à fait celui des derniers travaux, plus critiques envers le marxisme structuraliste mais qui font une place à l’influence d’un Michel Foucault. On sait d’ailleurs que Poulantzas était aussi sensible aux événements historiques et aux nouvelles formes des luttes. Il a reconnu avoir modifié certaines de ses conceptions à la suite de Mai 68, de la chute de la dictature portugaise ou de l’apparition de ce qu’on appelait à l’époque les « nouveaux mouvements sociaux ».

 

Découvrir une pensée d’une grande richesse

La fin de l’État démocratique est un ouvrage collectif coordonné par Jean-Numa Ducange et Razmig Keucheyan qui vise à étudier la multiplicité des aspects de la pensée de Poulantzas. Les lectures ne sont jamais apologétiques et la sympathie affichée envers les options politiques du marxiste grec n’exclue pas des réserves, voire des critiques. Poulantzas fut avant tout un penseur de l’État et c’est donc cet aspect de sa pensée qui est couvert le plus en détail à travers les analyses du vice-président bolivien Álvaro Garcia Linera, celles d’Alex Demirovic ou d’Isabelle Garo. On remarquera tout particulièrement un article très stimulant de James Martin qui s’attache à la figure du premier Nicos Poulantzas, auteur alors d’une thèse d’optique sartrienne sur le droit publiée en 1965. Poulantzas abandonnera toutefois rapidement ses premières conceptions en s’engageant dans la voie du marxisme althussérien pour produire alors ses œuvres « classiques ». Et ce premier objet d’étude qu’était le droit fut remplacé par l’État dans les préoccupations de Poulantzas. Selon James Martin, si ce tournant fut salutaire notamment en terme de rigueur analytique et d’ambition systématique, certaines potentialités émancipatrices du droit ne furent pas distinguées ultérieurement par Poulantzas. Il y aurait là une forme de « progrès-régression », comme l’écrit de manière un peu provocatrice le chercheur.

Poulantzas s’intéressa aussi à l’histoire et à la sociologie. Son Fascisme et dictature. La troisième Internationale face au fascisme est un ouvrage mêlant de manière brillante les passages historiques et les analyses théoriques à partir de la question de la politique du Komintern envers le fascisme et le nazisme. La stimulante étude d’Eustache Kouvélakis présente dans ce recueil montre que le détour par la question du fascisme, jusqu’ici négligée par Poulantzas, fut l’occasion d’une première remise en cause du « mécano structuraliste ». Il en ressortira plus attentif aux conjonctures historiques mais aussi aux contradictions propres à l’État capitaliste. La chute des dictatures portugaise, grecque et portugaise parachèvera ce tournant qui l’incitera à envisager de manière nouvelle la question de la transformation révolutionnaire.

 

Le militant hostile à l’étatisme autoritaire

Poulantzas fut un militant du Parti communiste grec de l’intérieur, un parti qualifié généralement d’« eurocommuniste » pour le distinguer du Parti communiste grec de l’extérieur pro-soviétique. On sait qu’il eut auparavant des sympathies maoïstes qui s’exprimaient dans certaines références à Mao dans ses textes et articles de la première partie des années 70. Peut-être manque-t-il dans ce recueil une étude spécifique dédiée au militant qu’il fut, même si son dialogue avec la Ligue communiste révolutionnaire et certains de ses intellectuels, comme Henri Weber ou Daniel Bensaïd, est présenté de manière exhaustive par Ludivine Bantigny.

Une question aurait aussi mérité sans doute un article en tant que tel : l’intuition poulantzassienne de l’apparition d’un « étatisme autoritaire » qui aurait entrainé le déclin de la démocratie libérale des Trente Glorieuses. Sans qu’il ait clairement envisagé le tournant néolibéral des années 80-90, Poulantzas a beaucoup à nous dire aujourd’hui par ce concept « d’étatisme autoritaire ». Les passages importants qu’il consacre à cette question dans L’État, le pouvoir et le socialisme en évoquant la reprise en main par le pouvoir exécutif des décisions clés, la dégradation des pouvoirs du Parlement ou l’hégémonie croissante du complexe technico-administratif, semblent prophétiques. Dans le contexte des nouveaux populismes nationalistes en Europe centrale, du succès de Donald Trump aux États-Unis ou de l’écrasement des volontés populaires par la Troïka européenne, on ne pourra constater à quel point cette intuition s’avère pertinente. Faisons en sorte que ces appels à la mise en chantier de la perspective d’un socialisme démocratique et autogestionnaire le soient tout autant.

Baptiste Eychart

Jean-Numa Ducange et Razmig Keucheyan (direction),
La fin de l’État démocratique. Nicos Poulantzas, un marxisme pour le XXIe siècle
PUF/Actuel Marx, 168 pages, 24 euros, 2016.