Panoramique sur un « trouble dans le genre »

Il ne s’agit pas de recensions ponctuelles, mais d’une mise en perspective de différents points de vue, exprimés par des écrivains qui ont consacré une part essentielle de leur travail à ces sujets (Aragon, Apollinaire, Jean Genet, Montherlant, Matzneff, Bourgeade, Denton Welch, Jean Ristat, Denis Cooper), ou qui ont réfléchi en théoriciens de la sexualité (René Schérer, Guy Hocquenghem, Michel Foucault) et ont joué un rôle fondamental, par leur vie militante, dans l’évolution des mœurs.

Plusieurs d’entre eux soulignent que les classifications sexuelles, calquées sur une nomenclature psychiatrique datée, ne sont pas pertinentes pour cette réflexion si on veut l’approfondir. Il ne s’agit donc pas d’un essai sur l’homosexualité et son histoire ni sur l’homophobie ou la censure, au sens où Didier Eribon, Frédéric Martel, Florence Tamagne et d’autres, ont pu en publier. Mais l’ouvrage, que sa forme même a rendu particulièrement précis, rigoureux et détaillé (entretiens, analyses conceptuelles, présentations synoptiques de certaines œuvres, notamment celles d’Aragon, de Montherlant, de William Burroughs), apparaît désormais comme un élément nécessaire d’une description des idéologies de la sexualité des temps modernes, dans leurs impasses ou leurs combats. Ce n’est pas un bilan exhaustif, bien entendu, mais plutôt une série de gros plans ou de panoramiques, selon les auteurs et les interlocuteurs, sur « l’usage des plaisirs », dirait Foucault, et sur les flottements ou les crispations identitaires.

Dans son œuvre narrative et poétique, Franck Delorieux a déjà montré que ces questions étaient des sources premières d’inspiration. Mais qu’il les abordait en poète, avec une sorte de distance ironique dont pourtant ni la passion ni l’angoisse n’étaient absentes. Et un goût assez prononcé pour la provocation acerbe, sans jamais être insolente. Avec des touches de légèreté qui permettaient d’éviter les écueils d’une excessive gravité. Dans ce registre-là, l’entretien avec Gabriel Matzneff est particulièrement revigorant et contraste avec d’autres plus inquiétants.

La préoccupation politique n’est pas rejetée au second plan. Bien au contraire. Plusieurs des écrivains convoqués se sont engagés dans la vie sociale et ont su que le combat pour la liberté sexuelle devait être accompagnée d’une véritable volonté de changement global de la société. Et Franck Delorieux a raison de souligner, avec l’aide des œuvres analysées ou discutées dans des dialogues très vivants et sincères, les difficultés qu’ont rencontrées, dans le cadre du communisme rigide, certaines voix pour se faire entendre. Notamment les plus « dérangeantes », comme celle de René Schérer le fouriériste anarchiste. Et les mouvements de libération homosexuelle, comme le FHAR, pourtant déterminants pour rendre possibles les combats les plus récents, comme celui de Christiane Taubira, ont souvent dû affronter un mur d’incompréhension et de résistance, non pas seulement d’ennemis politiques historiques, mais aussi de compagnons de route.

Le livre, tel qu’il se présente, s’ancre d’abord dans l’âge baroque, où Franck Delorieux a pêché un joli dialogue philosophique vénitien dont les héros poursuivent, dans le contexte hostile de la Contre-Réforme, une rêverie antique sur la sexualité. Certes, volontairement excessif dans son utopie, ce faux entretien socratique, allant plus loin que les Bucoliques, La Muse garçonnière et le Banquet réunis, est extrêmement précis sur le plaisir sexuel et propose, sous forme à peine métaphorique, une description anatomique et sensuelle qui rappelle certains poèmes préislamiques et certains manuels arabes de l’homoérotisme. Franck Delorieux souligne, à raison, que l’enjeu, à une telle date, outrepassait le simple domaine de la littérature libertine. Ou alors on entend « libertin » au sens où l’employaient les Lumières, de libre-penseur athée. Car en arrière-fond de ces explications quasiment cliniques de la jouissance homosexuelle, entre le « chardonneret » et le « jardin »,  c’est une critique de toute une idéologie politico-religieuse du pouvoir sexuel qui est esquissé, notamment à propos du mythe biblique de la destruction de Sodome sous les yeux de Loth, d’Edith et de leurs filles. « Rocco dénonce ainsi les liens du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, de l’Eglise et de l’Etat. La mascarade théologique sert un ordre social basé sur la survie de l’espèce, un ordre social qu’on ne nommait pas encore, pour reprendre une expression des années 1970, hétérocentriste ou même hétérofasciste. »

Le surgissement de ces termes datés et anachroniques dans une analyse d’un dialogue baroque donne le ton de tout le livre, qui précisément permet des rencontres entre des cultures contrastées. C’est une des qualités de Franck Delorieux de ne pas jouer à l’historien dans ses analyses. Quoiqu’il fournisse des éléments historiques exacts, rares et précieux, il ne s’en sert pour adopter un style sectaire et pédant. Mais il rappelle qu’il y a eu, à travers les siècles, quelle qu’ait été l’époque, une attitude récurrente de révolte, d’humour, de mise en cause d’évidences abusives et autoritaires, que la littérature s’est toujours employée à dénoncer, par les moyens de l’ironie et de la poésie. Une absente de ces pages (mais encore une fois le livre ne se veut pas totalisant) est Marguerite Yourcenar dont l’œuvre a été si attentive à répondre par une hauteur souveraine, érudite, sur un ton trompeur du reste, aux petitesses de l’esprit puritain, conformiste, étriqué. Et qui se nourrissait des cultures passées pour dynamiser un présent plus poussiéreux qu’il ne paraissait.

C’est dans un même esprit irrévérencieux que Franck Delorieux reprend ici un petit survol de la littérature des vampires, de Dom Augustin  Calmet à Bram Stoker. « Toutes les histoires de vampires — les meilleures d’entre elles à tout le moins— mettent en scène une tension entre la science, la raison et la crédulité, la superstition d’une part ; le désir, la force d’un désir sans contrainte et les tabous, interdits, diktats moraux d’autre part. » Et, avec le même souci de définir le sens profond et philosophique du libertinage, il évoque « le trouble dans le genre », pour reprendre l’expression de Judith Butler, auquel, avant Rachilde, Apollinaire et… Aragon, s’adonnaient Casanova ou Choderlos de Laclos.

Il rappelle, à propos d’Aragon dont il propose un subtil portrait psychologique, qu’il fallut « l’intervention du Secrétaire national du PCF, Georges Marchais, pour mettre un terme aux rumeurs » concernant la sexualité du fou d’Elsa. « Laissez-le faire ce qu’il veut », proteste fermement Marchais.

Au même moment, les poètes de la Beat Generation auraient pu appartenir à une autre histoire. Ils n’ont pas été lus immédiatement en France. Ils suivaient leur propre chemin, qui pourtant les conduisait souvent en Europe, à Paris, à Rome. En Italie, précisément, Elsa Morante, Pasolini étaient heureux d’entendre ce son-là. En France, malgré leur présence physique, on tarda à comprendre ce qu’ils pouvaient apporter à la littérature et à l’évolution des mœurs. Aussi n’est-il que justice de les intégrer à ce panorama. Même s’il n’a pas exercé une influence directe, William Burroughs était, en quelque sorte, en communication directe avec cette effervescence qui tentait d’abattre tant de barrières sexuelles et de donner à respirer dans une structure mentale toujours menacée par les rigidités réactionnaires, malgré les percées de tant de personnalités libres et rebelles.

L’entretien avec René Schérer, l’un des philosophes français les plus originaux qui auront émergé alors, occupe la place centrale du recueil et c’est certainement, avec la conversation finale sur les Œuvres posthumes, tome II de Jean Ristat, la pièce maîtresse. Schérer résume ses positions sur l’enfance, sur les théories freudiennes souvent dénaturées par la psychanalyse hâtive, sur le « polymorphisme sexuel de l’enfant », sur sa « mise à l’écart » et sur le rôle capital qu’aura joué Guy Hocquenghem, à la fois pour la formulation de la pensée du philosophe et pour l’évacuation de tabous sociaux. Remarquablement constant, René Schérer campe sur ses positions quant à certaines réticences sociales. Tout en reconnaissant l’avancée qu’a représentée la légalisation du mariage homosexuel, il exprime des réticences personnelles, liées à sa critique institutionnelle de modèles sociaux qui ne correspondent pas à son idée des rapports individuels.

Sur le plan strictement littéraire, ce sont Gabriel Matzneff, Jean Ristat et Pierre Bourgeade qui, dans leurs entretiens respectifs, abordent le plus directement les questions sexuelles du point de vue de la création poétique. Car c’est de cela qu’il s’agit aussi, comme le titre du recueil l’indique : comment le corps, les pulsions, le désir et le plaisir stimulent d’une part l’inspiration littéraire et trouvent d’autre part une juste place dans la littérature. A quel prix ? Avec quelles conséquences pour la forme et la nature de l’œuvre ? Il ne s’agit pas ici de remonter du livre à l’identité sexuelle de l’écrivain, de se servir d’indices pour dessiner un portrait hasardeux et stéréotypé de l’auteur. Mais de comprendre comment le livre témoigne de la pluralité de chacun de nos désirs, qu’évoque Jean Ristat, à propos d’Aragon, de lui-même et finalement de tout lecteur.

René de Ceccatty

 

 

Franck Delorieux, Le Corps écrit, collection Les Lettres françaises, Éditions Le Temps des Cerises, 200 pages, 14€. 

 

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