Novarina : le plein et le plein

On connaît bien Valère Novarina pour son écriture et ses mises en scène, un peu moins pour son œuvre plastique : dessins et peintures. L’exposition que le Musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne leur consacre vient mettre en valeur un pan essentiel de son activité. Dans les marges des manuscrits, dans les décors scéniques, le geste pictural s’insinue partout, vient appuyer l’acteur, accompagner l’écoute du spectateur. Un seul geste pour de multiples représentations, c’est ce que l’on pourrait dire en regardant le parcours de Valère Novarina. En traversant l’exposition des Sables d’Olonne, on est surpris par la différence et la ressemblance radicales entre les dessins, faits à l’encre et aux crayons bleus ou rouges, et les peintures foisonnantes, où la matière pigmentée ne laisse aucune place à la toile. Il y a pourtant une certaine continuité entre ces différents états picturaux. Et la disposition des œuvres semble vouloir nous le montrer explicitement, en commençant par les peintures les plus récentes – ou les plus récemment retouchées – et en remontant progressivement le temps, jusqu’aux dessins qui occupent plusieurs murs des dernières salles, à côté des premières peintures aux tons beaucoup plus tranchés, découvrant une certaine violence.
C’est dans les dessins que l’on comprend le mieux comment agit le geste créateur chez Valère Novarina, sous la forme d’une pulsion, d’une expulsion soudaine : sortir du corps, sortir de son propre corps des centaines de traits, de formes, désencombrer son intérieur en jetant cette matière sur un support, tout comme certains de ses personnages semblent pris d’une soudaine logorrhée. Même si l’exposition se garde bien, à raison, de renvoyer sans cesse à l’œuvre scénique de Novarina, on ne peut évidemment s’empêcher de regarder, de voir un ensemble. Souvent, si ce n’est toujours, utilisée pour ses décors, la peinture a un rôle indéniable dans les mises en scène de Novarina. Elle participe d’un même geste, d’une même façon de remplir en tentant désespérément de vider. À ce titre, la dernière scénographie, celle du Le Vivier des noms, opère un petit tournant dans cet ensemble, en réutilisant quelques éléments issus de « l’action de dessins » du Drame de la vie. On les retrouve à la fin de l’exposition, aux côtés d’autres « actions de dessins », durant lesquelles Novarina enchaîne la production de quelques dizaines à quelques milliers de dessins, sur de petites feuilles du même format, préparées en avance, et portant le nom d’un personnage tapé à la machine à écrire. Ainsi, des 810 dessins du Théâtre séparé ou des 2587 dessins du Drame de la vie, on ne retient pourtant qu’un seul et même geste. On retrouve la trace de certains personnages dans d’autres, ils sont tous différents et tous ressemblants, formant un tout indissociable et pouvant pourtant être pris à part et posséder alors une forme d’entièreté.
C’est dans ces dessins que l’on saisit toute la particularité de Novarina, toute sa puissance. Ces petits rectangles de papier, affublés de noms de personnages tels que L’Assasson, An-firmincienne ou Madame Calon, forment la jonction entre la parole et trait. Toutes les autres formes auxquelles touchent l’œuvre de Novarina apparaissent alors comme des prolongements de cet état initial : un dessin et un nom, liés sur une feuille blanche ou jaune.

Jean Sidon

Du 5 février au 28 mai 2017. Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, Sables d’Olonne, http://www.lemasc.fr
Disparaître sous toutes les formes de Valère Novarina. Cahiers de l'Abbaye Sainte Croix, n° 132, 104 pages, 24 euros.
À signaler : parution de Voie négative de Valère Novarina. P.O.L. éd., 286 pages, 13 euros.