Leonard Cohen : croire, désespérément


You want it darker, Leonard CohenOn est ici au bout de ce que le père grec Grégoire de Naziance appelait « l’océan d’existence ». Sombre odyssée ! Ils sont peu à en avoir tant navigué les confins. Leonard Cohen, comme le cabbaliste qui cherche les vérités cachées dans les livres révélés, dit le monde à voix haute.

Cela commence avec des choeurs et une ligne de basse. Le ciel, la terre. L’âme veut s’élever, le corps se traîne, lourd, et l’homme entre les deux, fatigué de cette lutte, annonce qu’il s’apprête à tirer sa révérence : « Je quitte le jeu ». Je suis prêt, Seigneur !

Des rocs noirs de cette chanson titre, l’oraison surgit, saisissante (You Want It Darker), comme si celui qui se définissait lui-même comme « chansonnier » et « chantre de synagogue » voulait, à la façon d’Aragon, « désespérément croire ». La partie continue sans lui, sans qu’on sache bien au juste qui donne les cartes (la figure récurrente du « dealer », symbole des oeuvres mystérieuses de la divinité) ou qui tire les cordeaux.

Cette tension ne se résout jamais hormis qu’en la mort, et nul « traité » (Treaty) ne peut y mettre un terme. Les choeurs enjôlant – ah, ces belles « nonnes gitanes » que Cohen a volées à Garcia Lorca, et dont les voix coulent au creux de ses chansons comme le fleuve que Suzanne laissait répondre à sa place – reprennent ; la lutte se ravive, quoi que l’issue en fût connue : « Je luttais contre la tentation, mais sans vouloir gagner. » (On The Level)

La réussite, le succès ? C’est de survivre, disait Cohen aux journalistes. C’est le temps de quitter la partie, de se retirer. « I’m out of the game », répète Cohen dans Leaving The Table, sur les triolets en 12/8 de sa guitare frêle.

Que se passe-t-il quand un poète s’en va ? Nous voilà seuls à déchiffrer l’obscurité du monde. Le « Hallelujah » ne tombera plus de ses lèvres glacées par la mort. On ne communiera plus qu’en souvenir. La corne de bélier, le yôbel du Lévitique (25:9) ne sonnera plus le jubilé.

Pourtant, If I Didn’t Have Your Love est une chanson d’amour. Et aussi bien, Traveling Light attaque par les violons bohèmes et la mandoline, et les « la, la » qui rappellent le mythique Dance Me To The End Of Love qui, les fois que je l’allai voir en concert, transportèrent le public. « Je suis en retard  / ils vont fermer le bar » : mélancolie, légèreté, adieux à l’amour. Quelque chose se dégonde et vacille.

« Adieu, mon étoile tombée ». Le poète était prêt à mourir parce que, poète, il ne vivait pas comme nous sans penser à la fin. En fils spirituel de Hank Williams, le barde donne encore, toujours, de bon airs, entraînants et mémorables. Tout poème ne devrait-il pas être, avant tout, un bon refrain (Traveling Light) ?

Mais voilà que, comme dans la grande balade canadienne de Maria Chapdelaine, « de nouveau le cantique s’élève, sonore, plein de ferveur mystique ». Des moines fredonnent, maintenant, tandis que le chanteur ose le clin d’oeil à ce Christ qu’il aimait bien : « Il est bien trop tard maintenant / pour tendre l’autre joue ».
Et quand il murmure le mot « death », dans un soupir ! Il a écrit un peu pour la conjurer, la mort, pour l’amadouer, comme tous les poètes. L’heure est venue. Cohen a toujours parlé de la mort, mais elle est, ici, imminente (It Seemed The Better Way).

La vie ne doit pas consister qu’à devenir vieux mais à voir, écrivait Carlos Castaneda. Le cher vieil aède n’est plus là pour voir le monde, pour le soutenir de son regard, du tissu de ses mots. Les jeunes oreilles ne l’entendront plus qu’en enregistrement.

Mehr Licht ! Lorsqu’ils voudront « plus de lumière », ils liront, peut-être, Goethe. Darker ! Lorsqu’ils désireront se rassurer au creux de la nuit, ils écouteront le grand Cohen, et se laisseront envelopper dans ses chansons comme les juifs, à la prière, le font des phylactères.

Clément Bosqué


 

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