Éric Vuillard, archéologue de la Révolution


 

9782330066512 De livre en livre, Éric Vuillard poursuit une entreprise littéraire dont les contours s’affinent, mais qui demeure bien difficile à caractériser tant ce qu’elle a d’inhabituel, de mystérieux, déroute à chaque fois le lecteur et le laisse sur la piste d’un secret, comme d’un mot au bout de la langue. Deux ans après Tristesse de la terre et son Far-West de stuc amer, c’est à la Révolution française qu’il s’attaque, et plus précisément à la journée du 14 juillet, ainsi qu’à celles qui la précèdent.

Comme à son habitude, Vuillard procède moins par chapitre que par scènes ou tableaux dont les titres évocateurs, « La foule », « Un représentant du peuple », « L’arsenal »… sont à même de détacher un événement en apparence anodin de la pelote de l’Histoire, ou au contraire de prendre soudainement de la hauteur, d’organiser et de rythmer l’embrouillamini de la Révolution. Là est l’enjeu de 14 juillet : donner un récit de cette journée qui puisse pour nous l’élucider, nous qui devons aujourd’hui nous frotter les yeux, étonnés qu’un jour Paris se soit soulevé… et qu’il ait vaincu. Donner à comprendre comment un couloir étrangement vide conduisant au dernier pont-levis avant l’intérieur de la Bastille peut mener « de l’Ancien Régime vers autre chose ». Le lecteur, avant d’être happé par l’écriture précise de Vuillard, pourrait objecter : encore un manuel d’histoire, encore un roman historique à verser dans une historiographie de la Révolution qui n’en finit plus… ! Mais bientôt, la position de Vuillard vis-à-vis de l’Histoire décontenance : à la fois en-deçà et au-delà des faits historiques. Et peut-être qu’il faut chercher ailleurs une piste, un indice, dans son précédent livre, Tristesse de la terre : « l’excès est une autre épreuve que le manque, et si l’archéologie est la science des vestiges, il n’existe pas encore de recherches sur ce qu’on a trop vu ». C’est pourtant ce à quoi se livre Éric Vuillard dans 14 juillet : à partir d’un événement trop connu, la prise de la Bastille, l’auteur va restituer ce qui a été oublié, dévoiler le refoulé de la Révolution. Et lorsqu’il s’agit d’Histoire, des vies sont en jeu.

Ce mot d’archéologie est intéressant à plus d’un titre. La racine grecque arkhè signifie à la fois ce qui vient en premier, l’origine, et le principe agissant, le pouvoir. L’arkhè de la Révolution, dans tous les sens du terme, c’est le peuple. Vuillard, en bon archéologue, s’emploie à sa restauration, à le sortir des sables où on l’avait enseveli. Et pour cela, il est nécessaire que la figure du sans-culotte s’efface pour faire place aux Bizot, Bravo, Tronchon, Valin, Barrot, Madeleine et Marie-Louise… Les noms, vrais ou faux, peu importe, s’égrènent au fil des pages, par dizaines, comme une obsession, accompagnés parfois d’un métier ou d’un âge. Pas toujours. L’évocation est une invocation. Les jean-foutres, les moins-que-rien, ceux qui ne figureront jamais dans aucune Vies parallèles des hommes illustres, ceux dont il ne reste rien après la mort, ni trace ni souvenir, Vuillard les tire de l’oubli. On sent une profonde compassion traverser l’écriture, comme lorsque l’auteur évoque l’agonie du pauvre Sagault : « C’étaient les tout derniers instants de son existence, il le sut brusquement ; et il eut l’idée bizarre que ceux-ci seraient marqués d’un vide, un blanc. Il ne resterait rien de lui, tout ce qu’il avait fait, ses quelques meubles, ses nippes, seraient vendus à la sauvette, posés sur le trottoir. Que deviendrait sa femme ? Certaines vies comptaient donc davantage que d’autres. Tout ce qu’il aimait serait oublié. »

À l’inverse de Quatrevingt-treize de Hugo, Vuillard estime qu’un roman juste de la Révolution est un roman sans héros, sans personnage. Les noms défilent. Untel à sa minute de gloire, comme ce malchanceux Michel Béziers qui tente d’atteindre le mot de reddition du gouverneur de la Bastille, et devient le centre du monde pour quelques secondes, avant de retomber dans l’oubli un instant plus tard ; un autre le remplace. Éric Vuillard rompt avec ce qui pourrait être une conception romanesque du roman, nourrie de grosses ficelles. Ainsi après avoir passé plusieurs pages à conter l’agonie de Sagault, qui aurait bien voulu dire un dernier secret à sa femme, on aurait pu s’attendre à ce qu’à la fin du livre, ce soit justement sa femme qui vienne au commissariat compléter le Procès-Verbal et boucler ainsi la boucle du pathos : mais non, c’est Marie Bliard, veuve de François Rousseau, allumeur de réverbère. Vuillard applique au roman de la Révolution une doctrine de révolutionnaire : « Ami si tu tombes / Un ami sort de l’ombre / À ta place ». C’est à ce prix que l’on peut rendre à chacun ce qui lui est dû.

Ce peuple a une pensée ; ce peuple est une pensée. Si la Révolution a ses instants tragiques, ses drames, c’est aussi une fête. Le peuple teste sa force, s’enivre de découvrir jusqu’où il peut aller. Sa joie est la pré-science d’un monde qui meurt, et d’un autre qu’il est possible de construire. Par les actes en apparence anarchiques, les réactions épidermiques, la peur de manquer, la peur de la troupe, une conscience s’exprime qu’il faut bien appeler une conscience de classe. « Ils font peut-être les marioles, ils dansent sur l’horizon » mais ils savent où chercher les armes, où frapper. Les scènes de liesse sont des scènes de pillage. « Que c’était bon ! il n’y a rien de mieux que siffler d’un trait un vin à mille livres, picoler du Château-Margaux à la régalade ». Si l’on veut expliquer ces pillages, aller plus loin que l’explication réactionnaire classique qui fait d’une foule un ramassis de coquins sans éducation et violents, il faut en venir à cette conclusion que Vuillard trouve très logiquement : « Le produit dérobé du travail doit être gaspillé, sa délicatesse meurtrie, puisqu’il faut que tout brille et que tout disparaisse. » Le produit du travail aliéné, détourné entre les mains de la noblesse vers la futilité, les parfums, les dorures, est à jamais frappé d’infamie. Le peuple ne pourra jamais le recouvrir. Il faut le liquider, le dilapider d’une façon bien plus radicale que la classe adverse. La Révolution, c’est supprimer les traces de l’aliénation, repartir de zéro. (Ainsi d’une chemise arrachée…)

Ce peuple, souvent ignorant, « bas », comme on dit, est porteur d’une raison historique qui le justifie devant l’Histoire. Ce n’est pas le cas des autres, des nobles, des affameurs. Contre ceux-là, l’ironie de Vuillard est féroce, sans appel, à l’inverse de Conquistadors où l’on compatissait avec ces espagnols égorgeurs et ces empereurs esclavagistes parce qu’ils étaient malgré tout habités par l’humaine misère. Quand Vuillard se moque de la chevelure de la Reine ou des discours de Necker, il n’y a rien qui puisse les sauver, témoigner en leur faveur. L’humour et l’ironie sont une espèce d’échafaud dont on ne se relève pas. Ainsi des négociateurs renvoyés à coups de pied au cul par les sans-culottes : « Ce fut leur premier contact avec le peuple et ils souhaitèrent s’en tenir là. »

Ces marques de la subjectivité de l’auteur sont également repérables dans la temporalité mise en place par le récit, une temporalité à plusieurs dimensions. Il y a la chronologie des faits menant à la prise de la Bastille, rythmée par le découpage en scènes. Il y en a une autre, comme contenue en profondeur dans la première, que Vuillard dévoile à certains moments, par un procédé qui s’apparente aux expériences temporelles de La Semaine Sainte d’Aragon : l’inscription dans la trame du récit de la trajectoire future des protagonistes. À plusieurs reprises, Vuillard raconte le destin des « personnages » agissant sur le théâtre de la Bastille, comme si leur futur, qu’ils ignorent ou feignent d’ignorer, en germe dans leur conduite « actuelle », nous permettait de mieux la comprendre. Il est alors du ressort et de l’habileté de l’écrivain de choisir quelle trajectoire mettre en lumière. Ces révélations se répartissent essentiellement en deux objectifs narratifs : – donner une dimension tragique à certains « personnages » (par exemple, Jean Rossignol ou Maillard, dont les fins amères et désespérées pèsent sur le récit de leurs exploits) – accroître la satire qui s’acharne contre d’autres figures (comme Thuriot, le délégué envoyé négocier, qui s’emploiera toujours à prendre le vent, son futur de Chevalier d’Empire est mis en miroir de son présent pour le discréditer : « Et l’on peut se demander, un peu méchamment, certes, puisque les hommes incubent peut-être une part de leur futur dans de mauvaises déterminations qui parfois l’emportent, si ce jour-là, le 14 juillet 1789, il n’est pas déjà un peu d’argent à croix d’azur chargée en abîme d’une étoile à douze rais d’or cantonnée […] comme son armoirie le consacrera plus tard. »).

Avec ce que cela peut comporter de partialité qui est la marque même de « l’engagement » de l’écrivain. Plus nettement que dans ses autres ouvrages, le « je » de Vuillard s’affirme, tranche, condamne, décide. Le contexte de la Révolution, pour un écrivain français, ne peut pas être neutre. Vuillard assume les questions politiques que son récit soulève. Dans un passage troublant, parlant des quelques équilibristes qui sautent le pas et sont les premiers à fouler le sol de la Bastille, il nous avertit : « Il faut être attentif à ces vagues présences, contours, profils, à ces locutions dont tout récit se sert pour mener son lecteur. Gardons-les encore contre nous un instant, ces huit à dix autres, par la grâce d’un pronom personnel, comme de tout petits camarades, puisqu’eux aussi ils courent sur le toit ». Ces quelques hommes qui vont tout faire basculer, rassemblés par le pronom « ils », sont transportés dans le champ d’un discours, assimilés presque aux mots d’une phrase, d’un récit, d’un discours qui fait un sens. Et tout discours a un destinataire : un pronom personnel peut en cacher un autre, le « nous ». 14 juillet est un discours de la Révolution, transcrit librement par l’écrivain Éric Vuillard, qui nous est adressé. C’est ce que confirme l’adresse finale : « On devrait plus souvent ouvrir nos fenêtres. Il faudrait de temps à autre, comme ça, sans le prévoir, tout foutre par-dessus bord. Cela soulagerait. On devrait, lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires ».

Les parallèles en histoire sont à manier avec précaution. Pourtant comment ne pas lire 14 juillet à la lumière de ce que nous avons sous les yeux ? De l’offensive libérale que nous subissons, de la résistance des syndicats, d’une partie de la jeunesse contre la loi El Khomri, de la répression policière inouïe qui « nous » tombe sur la tête ? Bien sûr, il ne faut se laisser abuser par les comparaisons. Sans doute le moment historique n’est-il pas encore venu. Sans doute à trop vouloir « copier » les sans-culottes, ou les soixante-huitards, les nouvelles Bastilles ne tomberont pas. Sans doute des pilleurs de la Folie Titon aux casseurs de nos cortèges de tête, il y a un monde, et c’est ce monde qui sépare une Révolution d’une mômerie. Sans doute. Mais ce n’est pas ce que nous dit 14 juillet. Vuillard semble affirmer simplement qu’il n’y a parfois qu’à mettre les pieds dans le plat.

 

Victor Blanc

 

14 juillet, d’Éric Vuillard 
Actes Sud, 200 pages, 19€

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