Alain Badiou, le Possible et l’Impossible


Le temps du malheur dont nous parlions à propos de la conférence d’Alain Badiou, «Notre mal vient de plus loin» (sur les massacres de septembre 1015) est un temps désorienté. Désorienté veut dire qu’il « ne propose à sa propre jeunesse, et singulièrement à la jeunesse populaire, aucun principe d’orientation de l’existence ». Ainsi Badiou poursuit-il, inlassablement, de livre en livre, son analyse de la situation contemporaine — tragique, c’est l’évidence, le monde étant « livré à l’anarchie autoritaire du capitalisme» sans que rien ne semble pouvoir lui faire obstacle. »

L’un de ses derniers ouvrages, Un parcours grec, rassemble huit textes ou conférences concernant l’évolution de la situation en Grèce dans les quatre dernières années — laquelle est exemplaire pour tous les peuples puisqu’elle est le résultat « d’un ensemble de structures et d’agissements qui composent […] le système mondialement dominant ».

couv_badiou_unparcours_grec_bat-d7de9Il ouvre un recueil par un chapitre intitulé « Questions de méthode » dans lequel il rappelle que les séquences historiques antérieures à celle que nous connaissons — la Révolution française, l’événement d’Octobre 17 et la dislocation de l’État-parti soviétique — ont été rendues illisibles par les périodes réactionnaires qui leur ont succédé : ainsi Robespierre est-il présenté comme un fou sanguinaire, le communisme déclaré comme mort après la fin de l’URSS et de son empire, etc. : « Rendre une période illisible, c’est beaucoup plus que simplement la condamner. Car un des effets de l’illisibilité est de s’interdire de trouver dans la période en question les principes mêmes aptes à remédier à ses impasses. » Par conséquent, il faut se résigner. Alain Badiou reprend, à propos de la période communiste, la formule de Clemenceau : « La Révolution française forme un bloc » : « la séquence communiste, incluant toutes les nuances — du pouvoir comme de l’opposition — qui se réclamait de la même idée, forme elle aussi un bloc. »

Il distingue dans l’histoire de l’hypothèse communiste deux grandes périodes. La première à caractère insurrectionnel se situe entre les révolutions de 1848 et la Commune de Paris et connaît le développement du mouvement ouvrier. La seconde, après « l’apogée de l’impérialisme européen » s’étend de 1905 à 1976 avec la création d’États-parti (URSS et pays satellites, Chine populaire). Depuis 1976 (Révolution culturelle en Chine), nous vivons de nouveau dans une période réactive. Il a la conviction « qu’inéluctablement une troisième séquence historique va s’ouvrir, différente des deux précédentes, mais paradoxalement plus proche de la deuxième que de la première ». Car il s’agit de retrouver le sens du mot « communisme » : « Communisme nommait l’histoire effective du “nous”. C’est ainsi que je comprenais, adolescent, la maxime grossière de Sartre : “Tout anticommuniste est un chien”. Parce que tout anticommuniste manifestait ainsi sa haine du “nous”, son acharnement à n’exister que dans les limites de la propriété de soi-même — qui est toujours la propriété de quelques biens. » (J’emprunte cette citation à l’essai de Badiou, D’un désastre obscur.)

Il y a dans le travail de Badiou l’affirmation — sans cesse répétée — de la nécessité d’une morale provisoire pour le temps désorienté qui est le nôtre. Il est important par exemple de maintenir qu’il n’y qu’un seul monde, les « sans-papiers » sont « du même monde » que nous. (N’ai-je pas lu, il y a quelques jours, dans un quotidien le compte rendu de manifestations de haine, dans un petit village de France, à l’encontre des réfugiés, et des propos tenus par quelques-uns de ses habitants tels que : « Nous ne sommes pas une poubelle… » !)

Il faut également du courage : « Cette vertu […] n’est pas dans la forme […] d’un esprit de sacrifice ou d’un dévouement abstrait. » Il ne s’agit pas d’accepter « des sacrifices innombrables, au nom d’un futur nébuleux, dont la réalisation serait constamment différée ». Cela n’a rien à voir avec la mythologie des « lendemains qui chantent» dont Badiou remarque qu’elle est surtout employée par les ennemis de la pensée révolutionnaire : « Ce que la politique d’émancipation vous promet est formidable, mais n’existe pas.» Il a raison, à mon sens, de montrer que « le temps réel de la vraie politique est le présent » et n’a pas « pour affect la représentation dite “utopique” d’un avenir glorieux ». Proposition décisive en cela qu’elle dénonce la rhétorique bien connue du possible et de l’impossible. Il faut, explique-t-il, dans l’action « non pas gérer le monde tel qu’il est, mais y faire surgir des possibilités inconnues, non pas du tout sous l’empire d’une représentation de l’avenir, mais sous celui de l’urgence du présent ».

Venons-en au peuple grec, à ses actions de résistance contre ce qui lui est imposé, à la terrible violence qui lui est faite, à l’humiliation que les puissances du jour exigent qu’il accepte. Il est nécessaire d’affirmer notre solidarité avec lui. Mais l’analyse de Badiou consiste à replacer ce qui s’est passé et se passe encore en Grèce dans le cadre général du capitalisme sauvage mondialisé.

Il s’agit, sans doute, « d’une espèce d’expérimentation » pour ceux qui nous dominent : « examiner s’il est possible d’installer durablement une régression d’une ampleur considérable », c’est-à-dire la mise à bas définitive, irréversible, d’un État social « conquis de haute lutte par la génération des résistants et des militants du mouvement communiste et ouvrier ». Ce qu’on nomme généralement les «Trente glorieuses». Ensuite, Badiou insiste sur les nouvelles pratiques impériales qui consistent à créer des zones « où les États locaux sont affaiblis, voire absents, où les territoires sont dépecés […] et des pays entiers [ouverts] au trafic à partir de la protection militaire d’enclaves productives…» Regardons, par exemple, ce qui se passe au Congo, en Somalie-Éthiopie-Érythrée, en Libye. « Finalement, on sécurisera la seule chose qui compte, c’est-à-dire les zones pétrolifères… »

Il faut donc résister. Mais Badiou revient sur le mot « résistance » dont il dit, à juste titre, qu’il est ambigu. Il peut désigner « la volonté de reconquérir les avantages antérieurs, de rétablir les équilibres et les compromis d’autrefois ». Certes. Mais cela ne suffit pas, car la question est de comprendre ce que nous devons faire de notre côté, « produire de nouveau »…

On ne peut en rester à une « tentative localisée de conservation de morceaux et de débris des compromis antérieurs ». Il ne faut pas simplement renverser le capitalisme mais en sortir : « sous le signe du communisme, en tant que vraie sortie du capitalisme et des pratiques impériales ».

« La situation en Grèce est pour nous tous une sorte de leçon politique à ciel ouvert. » Ces mots ouvrent la conférence « L’Inexistence démocratique ». Badiou part du constat que, partout, les forces progressistes sont impuissantes « à imposer le moindre recul aux puissances économico-étatiques » sous la loi du libéralisme déchaîné.

Il en tient pour responsable l’idéologie démocratique dont il décrit le versant étatique et le versant mouvementiste. Le versant étatique se rencontre, écrit-il, juridiquement dans le culte de l’État de droit, et politique dans le culte des élections. Le versant mouvementiste se caractérise par le culte de l’action immédiate dans la pratique, et celui des collectifs dans l’organisation. Ces deux versants de l’idéologie démocratique « ont en commun le culte des libertés individuelles, notamment de la liberté d’opinion ». Il se manifeste, d’une part par le bulletin de vote et, de l’autre, « l’adhésion circonstancielle et momentanée à tel ou tel mot d’ordre, du droit à “dire ce qu’on écrit” dans les assemblées […] d’une méfiance envers toute autorité, du mythe de “la base contre le sommet” […] »

badiouPour Badiou, « l’atomisation individuelle du bulletin de vote est l’organisation la plus efficace d’une impuissance radicale ». Et où les mouvements sont nécessaires « ils ne délivrent pas […] une vision politique ». Les mots d’ordre comme « À bas le capitalisme » ou « Non aux licenciements » par exemple permettent de rassembler des individus certes, « mais contribuent aussi à faire que ce rassemblement ne soit qu’une forme joyeuse et enthousiaste d’inexistence politique ». Il me semble que nous touchons là à un point décisif : « pour exister comme politique sur la scène historique contemporaine, il faut d’abord imposer une vision stratégique ». Ce qui se fait cruellement sentir est l’absence d’un langage commun pour la mise en œuvre de la politique d’émancipation. À la différence de l’idéologie démocratique dont la langue de bois est faite de « droits de l’homme », « équilibre budgétaire », « réformes », etc.

Ainsi l’impuissance contemporaine des « progressistes » tient-elle aussi à l’intériorisation chez la plupart des gens du point de vue de l’adversaire, par exemple communisme = totalitarisme, ou bien au maintien de « la rhétorique antérieure, comme si rien ne s’était passé ». « Nous nous servons des mots préférés de l’ennemi comme s’ils pouvaient être les nôtres […] “démocratie”, “économie”, “Europe”.» Reconstruire une langue homogène est pour Badiou un impératif crucial. Il réintroduit le mot « communisme », tente de le redéfinir. Par exemple, sous trois aspects : Le premier est de constater que le mot liberté « est en fait entièrement dominé par la propriété : la liberté n’est que celle d’acquérir sans limite préétablie tous les biens possibles, et le pouvoir de faire “ce qu’on veut” est étroitement mesuré par l’étendue de cette acquisition ». Le second, « qu’il n’est pas nécessaire que la liberté soit normée par la propriété […] une société est possible, où prédomine ce que Marx appelle la “libre association” » Le troisième désigne « la nécessité d’une organisation politique internationale. […] Le mot “communisme” nomme ainsi le processus complet par lequel on libère la liberté de sa soumission inégalitaire à la propriété ».

Le lecteur pourra lire également ce que Badiou analyse quant aux usages du mot « peuple » (notamment face aux bandes fascistes) dont il distingue quatre sens possibles : « le sens fasciste, le sens étatique et juridique, le sens qu’il prend dans les luttes de libération nationale, et le sens qu’il a dans les actions politiques visant une émancipation égalitaire.» Pour lui, le mot « peuple » « n’a de sens positif qu’au regard de l’inexistence possible de l’État ».

La sixième partie du livre, « Considérations mélancoliques sur le devenir de la situation grecque », s’attache particulièrement à tirer les enseignements du référendum par lequel le peuple grec refuse le diktat des bureaucrates européens et de la capitulation de Tsipras. « La faute, à mes yeux, de Tsipras et de son groupe est, tout simplement, de n’avoir pas fait de politique, quand miraculeusement, et peut-être pendant quelques heures (le soir du référendum ?), il dépendait d’eux d’en faire. Après ce manquement, je crains que nous ne retournions au micmac ordinaire. »

Et de conclure ainsi : « Depuis le XIXe siècle, on peut dire que la social-démocratie se définit ainsi : ne jamais saisir en actes l’occasion rare de faire exister une possibilité politique neuve. Mais, au contraire, travailler avec acharnement à faire comme si cette occasion n’avait jamais existé. »

Dans la septième conférence, « À propos de la prétendue “crise” des réfugiés », Badiou dit « son admiration […] pour tant et tant de gens ordinaires du peuple grec qui organisent avec très peu de moyens un accueil aussi égalitaire que possible pour des milliers et des milliers de gens ». Il revient sur la capitulation de Tsipras après le référendum : « Le gouvernement n’a pas été à la hauteur de son peuple. » Il développe la question du possible et de l’impossible, question importante : « en politique, qui décide de ce qui est possible et de ce qui est impossible […] ? Ce sont toujours les puissances dominantes.» Nous connaissons tous « l’argument » par lequel nos maîtres définissent la « dure loi de la réalité » ; la politique d’émancipation ne dit pas que tout est possible « mais elle va refuser de partager l’idée du possible avec le petit groupe dirigeant ». Ces pages de Badiou sont fortes. Je les ai lues et relues. En effet, ce n’est pas à l’adversaire de décider seul du possible et de l’impossible. N’entendons-nous pas répéter par les experts de tous bords qu’une fois arrivés au pouvoir les hommes politiques sont bien obligés de s’en tenir aux « réalités » et d’oublier ainsi leurs promesses électorales ? Il était possible de diminuer ou de supprimer la dette grecque comme il est possible d’accueillir dans notre monde occidental les réfugiés.

(à suivre)

Jean Ristat

Alain Badiou, Un parcours grec,
Editions Lignes, 144 pages, 16 euros.

Alain Badiou, D’un désastre obscur
Editions L’Aube, 62 pages, 5,90 euros.

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