L’interminable agonie du Ku Klux Klan


9782818504970-001-X_0La récente recrudescence des tensions raciales à la suite de meurtres hideux aux États-Unis démontre hélas toujours l’actualité du racisme blanc dans le pays de Barack Obama. La réédition du livre de Farid Ameur sur le Ku Klux Kan tombe ainsi malheureusement bien à propos. Non que tous ces crimes soient imputables directement au KKK. Actuellement la plupart des meurtres racistes sont généralement pratiqués – si l’on met de côté la question des violences policières – par des désaxés qui s’avèrent isolés et non franchement intégrés dans une organisation d’extrême-droite. Toutefois la persistance de telles pratiques est significative de la forte pénétration dans des pans entiers de la société américaine de l’idéologie suprémaciste blanche défendue par le Ku Klux Klan. Et ce dernier suscite toujours une certaine fascination liée en partie au mystère dont il s’est environné d’emblée. D’où l’importance du regard historique bien documenté proposé par Farid Ameur ici.
On y apprendra tout d’abord que l’idée d’un Ku Klux Klan unique est à revoir : des Klans, il y en eut au bas mot trois, mais de manière successive, chaque apparition et disparition étant entrecoupée de périodes de mises en sommeil. Paradoxalement, c’est la plus fameuse des incarnations du Klan qui eut la vie la plus courte, de 1865 à 1877. Le premier Ku Klux Klan naquît un soir de décembre 1865 sous l’impulsion de six anciens officiers sudistes de la Guerre de Sécession sur le modèle des fraternités étudiantes dont de ces dernières ils reprirent le goût du secret et des formulations ésotériques. Le nom même de l’organisation fut choisi pour ses assonances répétitives et son aspect mystérieux.
De manière sans doute inattendue pour les « six immortels » leur première sortie nocturne en aube blanche et torche à la main fit non seulement forte impression sur les habitants de leur localité, mais créa rapidement de multiples vocations. Le Klan passa vite sous le leadership d’un ancien général de l’armée sudiste : le brutal Nathan Bedford Forrest qui prit le titre ronflant de « Grand sorcier », en tant que chef d’une organisation ramifiée dans tous les États du Sud étasunien. En accord avec les aspirations de la population blanche locale, le principal objectif d’une organisation qui se voulait « chevaleresque, humanitaire, miséricordieuse et patriotique » était d’empêcher l’émancipation politique et juridique des noirs, émancipation rendue possible par l’occupation du Sud par les troupes nordistes.

Des forfaits commis de nuit
On peut concevoir un certain écœurement à voir se proclamer « chevaleresque » et « miséricordieuse » une organisation dont la principale activité effective fut de mutiler et d’émasculer, de rouer de coups ou de brûler les afro-américains prétendument menaçants pour la race blanche. Et ces forfaits étaient commis de nuit, à visage masqué, profitant du confort d’un rapport de force écrasant au profit des agresseurs. Mais on sait que l’extrême-droite, dans ses variantes européennes ou américaines, a toujours mêlé la proclamation d’idéaux chevaleresques et aristocratiques et les sordides exactions envers les populations sans défense.
Le Ku Klux Klan fut réprimé de manière relativement inefficace profitant d’innombrables accointances dans les ex-États confédérés mais fut finalement interdit en 1877. Il rentra alors en sommeil tout simplement car il avait atteint son objectif : la politique de « Reconstruction » promue par les Républicains du Nord avait été abandonnée et les États du Sud étaient dirigés par des majorités ségrégationnistes. En 1896, la Cour suprême – dont faisait partie un ancien membre du Klan – reconnut la légalité des lois discriminatoires. À défaut de l’esclavage, que les Blancs du Sud savaient révolu, il y eut donc la ségrégation.
La question se pose donc du pourquoi de la résurrection du Klan des décennies plus tard, en 1915. En fait le nouvel avatar du KKK fut cette fois une énorme entreprise commerciale très lucrative. C’est d’ailleurs le second Klan qui fixa de manière claire l’accoutrement du « kultiste » : aube blanche et cagoule pointue… des vêtements que le Klan vendait lui-même directement à ses membres en plus de leur extorquer des cotisations et de leur placer ses publications. Car le nouveau Klan eut très vite pignon sur rue et put déposer ses statuts officiellement. Agrégeant habilement l’antisémitisme, la xénophobie envers les nouveaux migrants et l’anticommunisme au vieux fond raciste du Sud américain, le second KKK sut parfaitement capter les peurs d’une large partie de l’Amérique conservatrice. L’Empire invisible – selon un de ses surnoms – rassemblait au moins 3 millions de personnes en 1924 bien au-delà du Sud traditionnel, et fit élire jusqu’à 75 de ses membres comme représentants à Washington ; le futur président Harry Truman en fit lui-même partie quelque temps.

Ruine économique et derniers soubresauts
Pourtant le clan déclina soudainement dans les années 30. D’abord car les nombreuses exactions de ses membres, dont se firent écho les grands journaux libéraux, dégradèrent son image. Comme si, dans une Amérique majoritairement raciste, certaines pratiques de lynchage et de meurtre étaient devenues insupportables. Le second Klan fut surtout victime de son « succès économique » : les affaires de corruption se multiplièrent et un redressement fiscal vigoureux acheva en 1944 l’organisation qui fut mise en redressement judiciaire !
Le dernier avatar du Klan fut surtout un dangereux soubresaut : dans le contexte de la lutte pour les droits civiques menée dans les années 50, les vocations se réveillèrent chez de nombreux suprémacistes blancs. Farid Ameur parle ainsi de « dernière croisade » pour désigner la lutte pour maintenir la ségrégation dans les États du Sud. Le Klan, désormais constitué de différentes cellules plus ou moins autonomes sans « Grand sorcier » à sa tête, rajouta à sa palette de crime la destruction d’écoles, les agressions sur les campus voire la pose de bombes. Les violences culminèrent après la signature du Civil Rights Act par le président Johnson en 1964 mais le Ku Klux Klan, balkanisé en factions concurrentes, s’étiolait de plus en plus. L’auteur discerne d’ailleurs à ce propos une certaine « nazification » de nombreuses cellules du Klan. On peut penser que cette nazification l’éloigna de sa base traditionnelle, blanche, conservatrice, américaine et protestante. À ce jour, sans leader reconnu, le KKK regrouperait peut-être 8 000 personnes, éparpillées dans des cellules fréquemment en rivalité. Leur impact direct serait résiduel.
Le bilan historique et moral des activités du Ku Klux Klan est incontestablement désastreux pour les coupables, mais aussi plus généralement pour un pays qui a affiché une consternante complaisance à leur endroit. D’une certaine manière, les convulsions actuelles du racisme blanc américain s’expliquent par une diffusion extrêmement large des idées du Klan, qui malgré son caractère secret et élitiste, sut marquer de son empreinte idéologique les États-Unis. Cette empreinte idéologique ne relevait en rien d’un discours un tant soit peu sophistiqué ou construit : la nullité intellectuelle et culturelle de l’idéologie du Klan est à remarquer et l’organisation n’eut aucun vrai penseur, un paradoxe pour une organisation vantant la supériorité biologiques des blancs sur les noirs. Mais cette nullité exprimait si bien les aspirations conscientes et inconscientes des vaincus de la Guerre de Sécession de telle sorte qu’elle permit au KKK de prospérer durant plus d’un siècle.

Baptiste Eychart

Farid Ameur, Le Ku Klux Klan

Fayard/Pluriel, 2016, 222 pages. 7,50 euros.

 

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