Gustave Le Gray, la passion de l’art


Nadar, dans Quand j’étais photographe, paru en 1900, salue l’apport de Gustave Le Gray à la photographie par ces mots : « Et il n’était que temps que l’art vînt s’en mêler ». Son ami Alexandre Dumas n’était pas en reste puisqu’il disait de lui : « J’ai compris que le photographe comme Le Gray est à la fois un artiste et un savant. » Il fut donc reconnu de son vivant à la fois comme un expérimentateur et un grand artiste. Il en allait ainsi selon son souhait, exprimé en 1852 : « J’émets le vœu que la photographie, au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, entre dans celui de l’art. » Ses marines en sont l’exemple peut-être le plus fort. Elles sont réunies aujourd’hui dans un ouvrage des éditions Schimer/Mosel. On se référera également, afin d’avoir un aspect plus complet de son œuvre ainsi que des études et des références biographiques, au catalogue édité par Gallimard et la Bibliothèque nationale de France en 2002 ainsi qu’au petit et très joli volume de l’excellente collection Découverte/Gallimard : Le Gray, l’œil d’or de la photographie de Sylvie Aubenas. Les citations sont extraites de ces deux derniers ouvrages.

Gustave Le Gray naquit à Villiers-le-Bel le 30 août 1820. Bachelier, il devient clerc de notaire avant de s’installer à Paris en 1842 où il devient l’élève du peintre Paul Delaroche et suit les cours du Louvre. En 1843, Le Gray part à la découverte de l’Italie. Il s’installe à Rome, visite Florence et Naples et fait la rencontre de Palmira Leonardi qu’il épouse religieusement. Le couple et leurs deux enfants rentrent définitivement à Paris en 1847 où il continue d’étudier auprès de Delaroche et au Louvre. Les premières tentatives photographiques commencent cette même année : « Le Gray fait avec François Arago des expériences pour fixer sur une plaque daguerrienne les taches noires du soleil. » Il s’initie au daguerréotype et au calotype qui permet la reproduction d’un négatif sur du papier. Toujours tenté par la peinture, deux de ses toiles, après avoir été refusées, sont exposées au Salon. Mais la photographie le mobilise de plus en plus. Il réalise des vues du Salon ou des portraits. L’art et la science se donnent la main : « Le Gray se distingue bientôt par sa parfaite maîtrise de la chimie photographique. Il publie entre 1850 et 1854 quatre manuels techniques qui font référence ; il y décrit en particulier ses deux inventions majeures : le négatif sur verre au collodion (1850) et le négatif sur papier ciré sec (1851). »

À cette époque, Gustave Le Gray s’est installé dans un vaste atelier à Paris, près de la barrière de Clichy. L’endroit est couru et jouera un rôle majeur dans la promotion et les avancées techniques de la photographie en France. On y rencontre les frères Nadar, Maxime Du Camp qui donnera au maître ses négatifs de vues d’Égypte pour qu’il les tire, des élèves, des intellectuels, des savants, des financiers… En 1851 le journal La Lumière, qui fait la promotion de cet art naissant, est fondé ainsi que la Société héliographique qui sera remplacée en 1854 par la Société française de photographie. Une importante mission est alors confiée à Le Gray et à cinq autres photographes (Mestral, Édouard Baldus, Hippolyte Bayard et Henri le Secq) par la commission des Monuments historiques que dirige Prosper Mérimée : photographier les principaux monuments de toute la France. « Le Gray quitte Paris en juillet 1851 avec son ami Mestral : ils voyagent des châteaux de la Loire aux Pyrénées, obliquent vers Carcassonne puis, par l’Auvergne, regagnent Paris en octobre. Bien au-delà de la commande initiale, ils rapportent plus de six cents négatifs sur papier ciré sec, fruit d’un travail commun. Ne concevant pas leur mission comme simplement documentaire, les deux jeunes artistes choisissent des points de vue, des cadrages aptes à produire autant d’œuvres indépendantes. » Le succès est au rendez-vous, même si ces œuvres finiront par être oubliées jusqu’à la fin du siècle dernier.

© Los Angeles, J. Paul Getty Museum,

© Los Angeles, J. Paul Getty Museum,

Tout en continuant de produire des vues du Salon et de toiles qui y sont exposées, Le Gray abandonne un temps les commandes pour photographier la forêt de Fontainebleau. « Lorsque Le Gray arpente les chemins de la forêt, il croise les peintres Millet, Rousseau, Diaz ou Dupré. Même si ses œuvres sont très influencées par l’école de Barbizon, il s’en démarque en innovant dans le choix des sujets. Il privilégie les études d’arbres et de sous-bois, les perspectives fortement composées, le pavé de Chailly en particulier dont Monet reprendra le point de vue treize ans plus tard. » Ce travail s’étendra sur plusieurs années. Les arbres de Le Gray sont plus que des arbres, des sculptures comme ciselées par la lumière. La photographie Fontainebleau, le hêtre (vers 1855-1857) en est un exemple frappant : le feuillage est rendu avec une précision minutieuse, dessinant une sorte de triangle inversé dont le plus long côté occupe le sommet de l’image ; le tronc, bien au centre, est chargée d’une lumière vive avec, autour des racines, un halo d’herbes claires. Ces jeux d’ombres et de brillances semblent au service d’un cadrage qui n’est jamais statique et qui, par un art assuré de la perspective, relancent les effets de lumière.

En 1856, tandis que la réputation et la popularité de Le Gray vont croissants, l’artiste part en Normandie. Il réalise alors sa première marine : Brick au clair de lune. Cette nouvelle série sera continuée au fil des années suivantes à Sète ou en Bretagne. Le Gray crée alors de purs chefs-d’œuvre : « Fixant le mouvement des flots alors que l’instantané balbutie encore, combinant deux négatifs, un pour le ciel et un pour la mer, Le Gray joue en virtuose d’une technique complexe au service d’une vision lyrique, qui préfigure les marines de Courbet dans les années 1860-1870. » Dans chacune de ces œuvres, on voit la mer, des bateaux parfois, des nuages et des vagues ; on voit surtout la lumière et les ombres, les contrastes se font rêve ou haute poésie ; on touche sereinement l’infini.

"Brick au clair de Lune" © Paris, musée d'Orsay, PHO-1985-334

« Brick au clair de Lune »
© Paris, musée d’Orsay, PHO-1985-334

En 1852, le président Louis Napoléon Bonaparte fait un coup d’État et devient empereur. Le Gray reçoit des commandes officielles. Il photographie le souverain, l’impératrice Eugénie ou des manœuvres militaires à la gloire du nouveau régime. Son nouvel atelier commercial attire un public nombreux. Le Gray se lance dans le paysage urbain en réalisant une série de vues de Paris et de ses monuments. Mais à partir de 1860, des difficultés financières dues à une mauvaise gestion, entame l’aura de Le Gray. On publie même sa nécrologie dans la presse. Le 9 mai, il embarque à Marseille sur la goélette d’Alexandre Dumas, l’Emma, pour un voyage en Orient. Mais le voyage va vite dévier : le romancier souhaite rejoindre Garibaldi en Sicile où ce dernier vient de prendre la ville de Palerme. Dumas écrit : « Le Gray passe ses journées à faire de magnifiques photographies des ruines de Palerme. J’en enverrai une collection à Paris, dont on pourra faire une exposition. J’y joindrai un magnifique portrait de Garibaldi… » Magnifique portrait, en effet, où l’on voit le révolutionnaire comme fixant l’objectif d’un regard profond, assuré et légèrement mélancolique. Quant aux vues de Palerme bombardé, elles serviront à montrer en France, dans la presse, la violence du conflit. Mais une querelle privée éclate et Le Gray est débarqué à Malte.

Ruiné à Paris, Le Gray veut alors poursuivre son voyage rêvé en Orient : après la Syrie, il installe un atelier dans les ruines du temple de Bacchus à Baalbek puis arrive à Alexandrie en 1861 où il vend ses tirages à de riches voyageurs avant de partir pour Le Caire. Il travaille pour le pacha, qui lui passe commande et lui demande d’apprendre le dessin à ses enfants. Il se remet à la peinture mais n’abandonne pas la photographie, produisant des vues somptueuses des pyramides ou de scènes de rue. « La fin de la vie de Le Gray, mal connue, est encore consacrée à ses passions artistiques. Oublié en France, il termine ses jours dans une belle vieille maison arabe, dans un quartier populaire du Caire, avec une jeune femme grecque. C’est là au milieu de ses tableaux et de ses photographies, qu’il s’éteint à soixante-trois ans, le 29 juillet 1884. »

Franck Delorieux


 

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