Cézanne – Zola, un roman épistolaire.


product_9782070178506_195x320Cézanne est né à Aix-en-Provence en 1839, et mort en 1906. Zola, né à Paris l’année suivante, et qui a passé son adolescence à Aix, est mort quatre ans plus tôt. Ils se sont connus au collège d’Aix en 1853, ou 1854, et leur amitié fait partie de l’Histoire. Leur correspondance, cependant, pour ce que nous en connaissons, cesse en 1887, l’année de la publication de La Terre. Pendant longtemps, cette lettre de 1887 a été ignorée (elle n’a été retrouvée qu’en 2013), et la dernière missive connue entre les deux hommes datait de 1886, alors que Cézanne remerciait fraîchement Zola de l’envoi de L’Oeuvre (« Mon cher Emile, Je viens de recevoir L’Oeuvre, que tu as bien voulu m’adresser. Je remercie l’auteur des Rougon-Macquart de ce bon message de souvenir, et je lui demande de me permettre de lui serrer la main en songeant aux anciennes années ».)

Il n’en fallait pas plus pour que l’on imaginât que le portrait que, dans L’Oeuvre, Zola donne d’un peintre maudit, raté, et sombrant dans la folie, ait déplu à son vieil ami, qui s’y serait reconnu, et que leurs relations aient alors cessé. La lettre retrouvée de 1887 prouve qu’il n’en est rien, et que la légende des deux amis d’enfance brouillés à la suite du portrait que l’écrivain aurait fait du peintre ne tient pas la route. Rien ne dit qu’on ne découvrira pas, dans les années qui viennent, des témoignages de rapports d’amitié ayant perduré jusque dans les dernières années des deux artistes.

Si leur rupture relève de la légende, leur amitié a, elle, été bien réelle. Il s’agit même d’un cas assez unique, un futur peintre et un futur écrivain qui se connaissent sur les bancs d’un collège de province, partagent de communes aspirations, et finissent par être reconnus, chacun dans son domaine, comme un Maître, et comme le chef d’une école. Le destin, parfois, joue de ces tours romanesques.

Leur correspondance croisée, éditée aujourd’hui pour la première fois – les lettres de chacun d’eux ayant été depuis longtemps publiées séparément, hormis celle de 1887 – est en soi un roman : l’histoire d’une amitié, de deux adolescents qui voient chacun dans l’autre son propre reflet, et qui vont gagner, peu à peu, et parallèlement, une célébrité qui suscitera longtemps le rejet, voire la haine.

Pas de lettres d’adolescence – on aurait pu imaginer, Provence oblige, des lettres façon Pagnol/Lily des Bellons – : le corpus conservé débute en 1858, alors que Zola vient de partir à Paris, et les deux jeunes gens (« Cher ami », de la part de Cézanne, « Mon cher Cézanne », de celle de Zola : « Mon cher Emile », et « Mon cher Paul », plus rare, n’arriveront que plus tard, quand l’intimité aura cessé) se donnent chacun des nouvelles du front : le futur peintre raconte au futur écrivain sa Provence perdue, et Zola évoque ses premiers bains dans la Seine. Des vers sont échangés, mais, curieusement, ceux que l’on a conservés sont dus à Cézanne, et pas à Zola, qui, lui, annonce qu’il a écrit une comédie de « mille et quelques vers ». Zola, le 1er août 1860, déplore que son ami ait choisi de s’exprimer par la peinture, et pas par la littérature : il voyait en lui un écrivain (« Le poète a bien des manières de s’exprimer : la plume, le pinceau, le ciseau, l’instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait : on doit descendre sa pente. (…) Seulement permets-moi de pleurer sur l’écrivain qui meurt en toi. »)

On découvre à Zola une écriture plus légère que celle qu’on lui connaît (13 juin 1860 : « N’aimes-tu pas les bluets, ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si gracieusement jolies  ? »), et on apprend son admiration pour Molière (« Plus je vais et plus Molière devient mon maître : le soleil, la lune, les fleurs, etc…, c’est fort beau, mais une pensée vraie, dite sans emphase, a bien son mérite. »)

Entre eux, qui ont été intimes, pas de théories artistiques, peu de remarques techniques, mais des bavardages qui remplacent ceux qu’ils ne peuvent plus avoir quotidiennement. Zola parle du temps qu’il fait à Paris, Cézanne se plaint de la pluie qui tombe sur Aix. Ils regrettent de se voir moins souvent («  T’avoir auprès de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement impossible, qu’il est des moments où je me demande si je ne m’abuse pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser », écrit Zola en 1861).

Plus tard – mais, encore une fois, nombre de lettres n’ont pas été conservées -, un certain formalisme remplacera les épanchements de jeunes hommes (Cézanne évoque toujours « Madame Zola »), mais l’intimité profonde perdure, et c’est à Zola que Cézanne fait parvenir, en 1883, son « Testament Olographe ».

Et puis arrive la publication de L’Oeuvre, numéro 14 des Rougon, en 1886. C’est sans doute le plus mauvais roman de Zola (avec Le Rêve, numéro 16, en 1888, qui remporte haut-la-main la palme de la niaiserie et de l’afféterie – mais entre les deux il y a eu La Terre, un sommet), mais y voir un portrait de Cézanne relève du contre-sens : l’écrivain qui en partage le premier plan avec Claude Lantier/Cézanne est sans doute plus proche de Zola que Lantier ne l’est de son ami, et le roman relève plus de l’autobiographie – laborieuse – que du portrait en pied d’un ami cher, – qui fut essentiel, et qui est toujours admiré. Mais personne ne lit plus L’Oeuvre – doit-on dire ‘heureusement’ ? Ce n’est pas certain, car le pire Zola dépasse encore, en degré d’existence littéraire, la plupart des romans qui se publient aujourd’hui – et la belle et triste histoire de la rupture entre deux amis d’enfance, à la suite d’un roman publié par l’un des deux, perdure. Et c’est de telles histoires que se fait celle de la littérature, et tant mieux, et qu’elle continue à se faire.

Christophe Mercier

Paul Cézanne & Emile Zola, Lettres croisées 1858-1887 (Gallimard, 460 pages,  22,5 €).


 

 

 

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