Redécouvrir Paul Valéry


Mort le 20 juillet 1945, Paul Valéry est entré dans le domaine public le 1er janvier 2016. Plusieurs publications majeures sont survenues en ce début d’année : les trois gros volumes de la parfaite édition chronologique des Oeuvres réalisée par Michel Jarrety dans la Pochothèque et le dernier tome de l’édition scientifique des Cahiers (1894-1914), entamée par Gallimard il y a trente ans.

004097737Sait-on encore combien les débuts de Paul Valéry ont été éblouissants ? Il n’a que dix-huit ans lorsque ses premiers poèmes font l’admiration de Pierre Louÿs et André Gide, et bientôt de Mallarmé. Tout bascule avec la « nuit de Gênes » : le 4 octobre 1892, au cours d’un violent orage, Valéry passe la nuit entière assis sur le bord de son lit, avec le sentiment que tout son sort se joue dans sa tête. Il décide de « répudier les idoles », méprisant ce qu’il ne peut maîtriser, à commencer par l’amour. S’il lui arrive encore d’écrire des vers, il ne leur attache plus que peu d’importance. « J’avais 20 ans. J’ai résolu et tenu de mesurer mes pouvoirs dans le silence et de me borner à cet exercice secret. »

En mars 1894, Valéry quitte Montpellier pour s’installer à Paris. Il habite à l’Hôtel Henri IV, rue Gay-Lussac, à deux pas du Luxembourg. Dans sa petite chambre sévère et nue, le tableau noir et la craie crissante viennent retourner la plume et le vide papier que célébrait Mallarmé. Levé à cinq heures du matin, Valéry se prépare un premier café, se roule une première cigarette et commence à travailler à cette oeuvre sans limites et sans nom qui deviendra les Cahiers. « Il n’est pas de sujet que je n’aie agité dans ce petit endroit, il n’est pas de rôle que je n’y aie joué, de choses que je ne m’y sois figuré savoir. Tout s’est passé là. »

9782253088554-001-TLes premières années, les notations sont elliptiques à l’extrême, hantées par la rigueur des mathématiques, parfois opaques pour tout autre que lui. Mais ses réflexions sur l’attention, le rêve, la mémoire, le langage et le fonctionnement de l’esprit anticipent souvent les recherches de Wittgenstein, la phénoménologie de Husserl et celle de Merleau-Ponty. En se forgeant sa propre méthode, Valéry tente de refaire à son seul usage « tout ce qu’on a, depuis des siècles, fabriqué sous les noms vagues de philosophie et de psychologie ». S’il refuse de se tenir « tout entier dans quelque objet ou sujet », c’est que rien ne lui semble digne « d’absorber quelqu’un à soi seul ».

Après la mort de Mallarmé, en 1898, Valéry s’isole plus encore et cesse pour longtemps de publier. Il entre au ministère de la Guerre comme petit employé, se tient du mauvais côté pendant l’affaire Dreyfus, se marie, et devient le secrétaire d’un vieux financier atteint de Parkinson. Les Cahiers se poursuivent dans l’ombre, comme une négation d’un réel jugé triste ou médiocre. « J’ai travaillé à ma façon à un travail sans nom et sans objet de 1892 à 1912… (et après, mais non plus exclusivement) sans encouragement aucun, sans fin, sans oeuvre visée – sans autre objet que de faire ma vision parfaitement accordée avec mes vraies questions, mes vraies forces. »

Ces années-là, Gide et Louÿs publient en abondance et se désolent de voir leur ami se détourner des lettres ; ils attendaient mieux de lui, ou autre chose. Le nom de Valéry‚ pourtant‚ n’a pas tout à fait disparu. Quelques-uns de ses textes – certains poèmes de jeunesse, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, la Soirée avec monsieur Teste – sont réédités dans des revues ou des anthologies. Comme naguère celui de Mallarmé‚ le mythe Valéry se forme dans la tête de quelques jeunes gens.

En 1912, Alexis Léger – futur Saint-John Perse – vient rendre visite à Valéry. Deux ans plus tard‚ André Breton le rencontre pour la première fois et fait de lui le lecteur privilégié de ses premiers vers. Craignant de déchoir à ses yeux, Valéry se garde bien de lui dire qu’il s’est remis à écrire, et travaille à un long poème qui, en 1917, deviendra la Jeune Parque.

9782253088561-001-TSi difficile soit-elle, l’oeuvre s’impose d’emblée dans les cénacles : « Son obscurité me mit en lumière », notera Valéry. Dès le début des années 1920‚ les rééditions et les nouvelles publications se multiplient. Et la gloire s’empare du nom de Paul Valéry, une gloire immense qu’on peut à peine se représenter aujourd’hui. Renonçant à l’ambition la plus haute, celle de 1892, il embrasse « la détestable profession d’homme de lettres » sans l’avoir vraiment souhaité. Il faut prendre au sérieux sa réponse au « pourquoi écrivez-vous ? » des surréalistes : son laconique « par faiblesse » est bien plus qu’un mot d’esprit.

Couvert d’honneurs, de l’Académie française au Collège de France, Valéry devient une figure, une conscience, une sorte d’ambassadeur culturel. Malgré des textes majeurs comme Variété, Degas, danse, dessin et l’Idée fixe – remarquablement mis en perspective par Michel Jarrety dans la nouvelle édition de la Pochothèque –, il arrive que l’oeuvre en souffre, à force de dispersion et d’officialité. La constitution du mythe des Cahiers, pendant les années 1920 et 1930, apparaît à cet égard comme une nécessité : il est essentiel pour Valéry d’entretenir l’idée d’une vaste recherche, encore inaccessible, dont les publications abondantes – préfaces, discours, écrits de circonstance – ne seraient que les à-côtés, presque les résidus.

Valéry voudrait organiser la masse immense des Cahiers, mais il mesure la quasi-impossibilité de transformer ces milliers de fragments en un livre, sinon en y puisant la matière de ces superbes recueils de réflexions morales et littéraires que- sont Tel quel et Mauvaises pensées et autres. Le contenu de la plupart des Cahiers est plus divers et plus austère : Valéry se sent perdu devant ce matériau « inutilisable, et devant être utilisé » : « L’oeuvre y est en puissance, mais mon oeil seul peut l’y découvrir. Ce n’est qu’un chaos de matière. » Chaque fois qu’il les feuillette, il y retrouve les mêmes énigmes, les mêmes solutions « sans cesse reprises, réobscurcies, redégagées, seul fil de ma vie, seul culte, seule morale, seul luxe, seul capital et sans doute placement à fonds perdu ». Il les fait dactylographier, les annote, les classe dans des chemises de couleur, se décourage… et commence un nouveau cahier.

Paul Valéry ne parviendra jamais à donner à son Grand Oeuvre la forme dont il rêve. Il ne lui reste qu’à s’en remettre à la postérité, tout en sachant combien la tâche sera difficile. En 1944, il explique encore à Jean Voilier : « Je ne sais si jamais quelqu’un saura reconstituer cette vie mentale entretenue si semblable à elle-même – non d’après mes publications, mais d’après tous ces cahiers de reprises incessantes sans limites et sans but-oeuvre. Ce fut une manière de vivre – ou plutôt de ne pas vivre… »

9782253186519-001-TDepuis la mort de Valéry, les Cahiers ont connu trois éditions très différentes. Il y eut d’abord le fac-similé en vingt-neuf volumes de près de mille pages, publiés par le CNRS entre 1957 et 1961 et depuis longtemps introuvables ; si cette édition, ponctuée de dessins et aquarelles, a tous les charmes du manuscrit, elle reproduit les cahiers originaux de faç moins fidèle et moins exhaustive qu’on ne pourrait le croire. La deuxième édition, la plus connue et la plus commode, est l’anthologie thématique en deux volumes parue dans « la Pléiade » en 1973 et 1974 ; mais elle ne reprend qu’un dixième de l’immense matériau laissé par Valéry, et brise le mouvement d’une pensée dont l’une des forces est de glisser sans arrêt d’un sujet à un autre. C’est à ces difficultés que répond la troisième édition, transcription intégrale des Cahiers des vingt premières années, scrupuleusement annotée par une équipe de spécialistes sous la direction de Nicole Celeyrette-Pietri et William Marx. L’entreprise vient de s’achever chez Gallimard ; elle mérite d’être saluée.

Ce treizième et dernier volume couvre la période qui va de mars 1914 à janvier 1915. Mais la Première Guerre mondiale n’y est présente qu’en filigrane, à travers de rares allusions. Les notations littéraires sont à peine plus nombreuses : la Jeune Parque n’en est qu’à ses balbutiements et Valéry n’y travaille guère cette année-là. Il ne se sent pour l’heure ni écrivain ni écriveur : « Il ne m’importe pas et il m’excède d’écrire ce que j’ai vu, ou senti ou saisi. Cela est fini pour moi. Je prends la plume pour l’avenir de ma pensée, non pour son passé. J’écris pour voir, pour faire, pour prolonger – non pour doubler ce qui a été. » L’ambition reste considérable : « Ici, la marche fait la route. Se heurter à ce qu’on vient de créer. Voir ce qu’on forme et qu’on n’avait jamais vu. »

Si passionnants soient-ils, les Cahiers sont d’une utilisation malaisée. « Ce que j’ai trouvé d’important – je suis sûr de cette valeur – ne sera pas facile à déchiffrer de mes notes », admettait Valéry à la fin de sa vie. Cela n’enlève rien au plaisir que peut procurer une lecture nonchalante, voire le simple feuilletage des Cahiers (1). Comme l’écrit joliment Jean Louis Schefer, Valéry a eu « la constance, la patience et l’humilité d’être tous les jours, tous les matins, dès la première tasse de café, un adolescent qui avait su préserver l’imprévisibilité d’une oeuvre, c’est-à-dire en commencer chaque matin le projet ». (2) C’est avec la même fraîcheur qu’il faudrait aujourd’hui aborder ce massif démesuré.

Benoît Peeters

(1) Une quatrième édition a été entamée par Gallica, la bibliothèque en ligne de la BNF.
Un grand nombre des Cahiers ont déjà été numérisés et sont librement accessibles.
(2) Jean Louis Schefer, Monsieur Teste à l’école, P.O.L, 2013.

 

Paul Valéry, Oeuvres,
trois volumes, édition établie et présentée par Michel Jarrety,
La Pochothèque, 2016.


Paul Valéry, Cahiers (1894-1914), tome XIII
Edition établie sous la responsabilité de Nicole
Celeyrette-Pietri et William Marx, préface de Michel Deguy 
Gallimard, 2016.

 

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