L’histoire indigne de l’OAS


«Je ne regrette rien », « Ma vie pour la patrie ! », « Le sang de l’Algérie », « Fors l’honneur »… les mémoires et témoignages des anciens membres de l’OAS semblent bien tous du même tonneau. Il n’y a rien à regretter, la lutte menée pour la sauvegarde de l’Algérie française était nécessaire, l’action de l’OAS fut héroïque et sans tâche, De Gaulle fut un traître à vouer aux gémonies… voici le credo toujours professé des années après la fin des évènements. Conscient de l’échec évident du maintien d’une « Algérie française » et de l’impossibilité d’une résurrection de cette dernière, les membres de l’OAS se parent souvent des oripeaux des combattants des causes perdues, partisans des valeurs chevaleresques de l’honneur et de la parole donnée face à la roueries gaulliennes et à la barbarie du FLN.
S’il y aurait effectivement beaucoup à dire sur la politique effectivement manœuvrière de De Gaulle, qui a clairement instrumentalisé l’activisme pied-noir et l’acharnement des cadres de l’Armée française à vouloir gagner un combat symbolique contre le FLN, ce n’est pas pour autant qu’il faut qualifier de « chevaleresque » ce qu’a commis l’OAS durant les dernières années de la Guerre d’Algérie. Le livre d’Alain Ruscio, Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS, fait un portrait au vitriol de l’Organisation armée secrète.
Il n’y a rien de chevaleresque dans ce qu’a accompli l’OAS : ses principales cibles ont été… des civils désarmés et sans défense, abattus froidement dans leur domicile, sur leur lieu de travail, dans la rue et même dans hôpitaux et dispensaires – à savoir des lieux considérés comme « sanctuarisés » par rapport aux logiques guerrières. Certes le nombre de victimes de l’OAS, eu égard au bilan épouvantable de la Guerre d’Algérie, est assez limité : environ 2 200 morts en Algérie et 71 morts en métropole ; le nombre de blessés, victimes notamment de plasticage et de jets de grenades, s’élève sans doute à 5 000 personnes sur le sol algérien et à 394 blessés en métropole. Pourtant le choix des cibles et la manière de procéder eurent un poids décisif sur les dernières années de la guerre.

Spirale obsidionale
Tout d’abord sur la communauté européenne en Algérie : en assassinant des leaders syndicaux pacifistes, ou des hommes politiques comme le chef de la SFIO locale William Levy etc., l’OAS a visé à éliminer tous les partisans pieds-noirs d’une reconnaissance de la revendication indépendantiste algérienne. À lire les pages de Nostalgérie on perçoit la spirale obsidionale qui touche les grandes villes algériennes, où toute posture un tant soit peu modérée est passible d’une dénonciation et d’une exécution rapide. C’est bien le sens du slogan de l’OAS : « l’OAS frappe où elle veut quand elle veut ». En agissant de la sorte – par des décisions prises au sommet ou du fait d’initiatives « locales » –, l’OAS visait à une homogénéisation politique totale de la population européenne sur laquelle ne pourrait pas s’appuyer De Gaulle. Sur ce point, l’OAS semble avoir atteint son objectif quand on constate que les référendums sur le sort de l’Algérie voulus pas De Gaulle ont à chaque fois vu les Français d’Algérie refuser l’auto-détermination du pays avec de larges majorités. La popularité de l’organisation auprès des populations françaises d’Algérie parait indéniable et ce jusqu’au bout.

Sur ce dernier point, l’écart avec l’attitude des Français de la métropole est bien différent. Et d’une certaine manière les agissements de l’OAS et de certains « ultras » partisans de l’Algérie française ont incité de nombreux Français à réviser leur regard sur l’Algérie française, voire sur les pieds-noirs de moins en moins considérés positivement : en janvier 1962, une majorité des métropolitains (53 %) ne se sentaient plus solidaires de leurs compatriotes d’Algérie. Et l’on sait que lors de l’exode de 1962, les pieds-noirs ne furent pas accueillis avec beaucoup de chaleur loin de là. Le racket et les extorsions auxquels recourrait l’OAS, les assassinats du pied-noir communiste Alfred Locussol ou du maire d’Évian Camille Blanc voire la tentative de meurtre sur De Gaulle à Pont-sur-Seine… tout ceci explique la haine croissante des Français mais aussi l’impopularité croissante de la cause de l’Algérie française dans l’opinion publique métropolitaine.

On peut s’interroger sur les objectifs d’une stratégie aussi absurde que suicidaire. Manifestement l’OAS pensait briser le processus d’accès à l’indépendance de l’Algérie en accroissant les tensions entre les communautés sur le sol algérien et en imposant un changement de personnel politique dans la métropole en assassinant De Gaulle. Et après les Accords d’Évian signés en mars 1962, il s’agissait d’empêcher le transfert du pouvoir en relançant les hostilités entre l’armée française et l’ALN par des provocations. Rétrospectivement de tels scénarios semblent irréalistes mais lors des événements ils ne l’étaient peut-être moins. Alain Ruscio est arrivé à la conclusion que l’OAS jouissait de soutiens au sein de la droite mais aussi de la gauche non-communiste française, notamment parmi les députés. Mais surtout il montre qu’un certain Valéry Giscard d’Estaing était manifestement un des informateurs de l’OAS jusqu’au sein du conseil des ministres. Conviction de sa part ? Opportunisme politique visant à profiter d’un effondrement du gaullisme ? On ne le saura jamais. C’est en tout cas dans un tel contexte de connivence que les dirigeants de l’OAS pensaient avoir une carte à jouer.

Un rôle désastreux pour les pieds-noirs eux-mêmes
Il n’en demeure pas moins que les tares de l’organisation ne pouvaient la faire réussir. Composée de groupes d’hommes hétéroclites de par leurs origines – civils ou militaires –, de par leurs convictions politiques – fascisantes ou républicaines – , l’OAS semble avoir clairement manqué d’une direction compétente, écartelée qu’elle était entre les dirigeants de Madrid, ceux d’Alger et l’OAS Métropole dirigée par le sinistre André Canal. Malgré la volonté du général Salan, aux origines de l’organisation, d’éviter les ratonnades et les exactions aveugles sur les musulmans, le vieux fond colonial anti-arabe prédomina. Ceci explique pourquoi 85 % des victimes de l’OAS furent des musulmans subissant une politique d’« épuration » des quartiers, notamment à Oran. Il est significatif d’ailleurs que c’est dans cette même ville qu’eut lieu en juillet 1962, un épouvantable massacre d’européens effectuées par des hommes du FLN et par des civils algériens.
Le sentiment d’Alain Ruscio sur les conséquences funestes des derniers méfaits de l’OAS s’inspire un peu de celui de l’abbé Scotto auquel il donne la parole trente ans après la fin de la Guerre d’Algérie qui ne pouvait se résoudre à pardonner à l’OAS : « je l’accuse non seulement de ses crimes contre les Algériens, mais je l’accuse d’avoir tué mon peuple pied-noir ». Il faisait ici référence aux départs en masse des Européens à partir de 1962. L’accusation est peut-être excessive tant les Français d’Algérie ont longtemps refusé toute perspective d’une égalité réelle avec les « indigènes ». Et qu’en face, la direction du FLN s’est bien satisfaite des départs des pieds-noirs toute à son projet d’une Algérie « arabe » et « musulmane ». Mais le rôle désastreux de l’OAS dans le destin dramatique des pieds-noirs est patent à la lecture du livre d’Alain Ruscio.

Baptiste Eychart

 

Alain Ruscio, Nostalgie. L’interminable histoire de l’OAS

Éditions la Découverte, 316 pages, 21 €.


 

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