Le Spartacus révolutionnaire d’Howard Fast


Howard Fast a beaucoup écrit. Bien qu’il fasse paraître dès1933, à19 ans, le premier de ses quelque 70 ouvrages, son premier succès n’arrive que six livres et dix ans plus tard, avec Citizen Tom Paine, un récit de la vie du héros de l’Indépendance américaine. Dans ce roman historique, Fast fait de Tom Paine, l’ouvrier immigré devenu pamphlétaire, la voix populaire de la guerre d’indépendance, celui qui lui a donné son contenu véritablement révolutionnaire. Comme Paine, Fast était un homme du peuple. Comme Paine, c’était un autodidacte. Comme lui, enfin, il croyait fermement que l’écriture devait être un acte politique et un moyen de communiquer aux gens ordinaires des idées sociales.

Modelé politiquement par le programme progressiste du Front Populaire, Fast ne fut pas un théoricien ni un avant-gardiste, mais un raconteur talentueux qui s’est illustré dans le genre de la fresque historique. Son écriture ne manquait pas de souffle, sa technique était sûre. On peut admirer la construction de cette scène, dans son Spartacus (1951), où les Romains crucifient le dernier lieutenant du gladiateur rebelle. Non seulement les sautes de conscience du condamné agonisant permettent au narrateur de revisiter sans encombre les différents moments d’une existence mouvementée (« Tout cela il le vivait encore une fois (…) comme une boule de feu ardent lancée à travers le passé »), mais cette exécution publique lui fournit aussi le lieu où peuvent se rencontrer le généralissime et une vieille mendiante. C’est ce sens du montage, ce style cinématographique, qui caractérise l’écriture d’Howard Fast, dont plusieurs romans ont été portés à l’écran.

Stanley Kubrick a filmé Spartacus en 1960, mais Fast avait fait paraître le livre neuf ans plus tôt, à compte d’auteur. Il venait de passer trois mois en prison pour son engagement communiste et son refus de dénoncer des camarades. « Le pays n’avait jamais autant ressemblé à un Etat policier », se souvient-il dans la préface de l’ouvrage.

Dans ce contexte, Fast choisit de faire de l’esclave révolté une figure révolutionnaire qui menace toute une société dont la puissance se fonde sur l’exploitation d’une classe par une autre. Face au cynisme des élites, Spartacus est celui qui proclame par un fait — un fait d’armes — l’égalité de toutes les créatures humaines. Cette idée lui vaut la haine spéciale de Rome, qui s’enfonce dans la décadence. (Il est plaisant que Fast peigne un Spartacus féministe, dont l’épouse partage à égalité  les combats et les idéaux. Il est navrant que l’image qu’il donne du stade ultime de la corruption morale des Romains soit celle d’un couple « d’homosexuels parfumés ».) Face à une société en déliquescence, terrorisée par un ennemi intérieur qu’elle refuse de connaître, Spartacus incarne un idéal qui ne peut pas mourir : « Les récits devinrent légendes, et les légendes symboles ; mais la guerre des opprimés se poursuivit contre ceux qui les opprimaient. C’était une flamme qui brûlait tantôt haut et tantôt bas, mais sans jamais s’éteindre. »

Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs romans de Howard Fast furent traduits en français, par les soins de Renaud de Jouvenel : Citizen Tom Paine, un récit de la vie de John Altgeld, une Passion de Sacco et Vanzetti… Ces efforts semblent avoir pris fin après la rupture de Fast avec le Parti Communiste américain. Les éditeurs de littérature policière prirent le relais en traduisant les polars de Fast — des œuvres tardives, souvent mineures. Les éditions Agone remettent aujourd’hui à disposition Spartacus, un livre qui s’inscrit dans une lignée d’ouvrages de Fast sur la servitude et la liberté : ses romans de la Révolution Américaine (The Proud and the Free) et de la Guerre de Sécession (Freedom Road), celui consacré à la révolte des Maccabées (My Glorious Brothers), ou encore Power, où les mineurs de fond ne sont pas beaucoup plus que du bétail pour la compagnie qui les exploite. Espérons que l’éditeur nous les donnera bientôt à lire en français.

 

Sébastien Banse

 

Howard Fast, Spartacus
Traduit de l’américain par Jean Rosenthal
Editions Agone, 448 pages, 20 euros.

 

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1 réflexion sur « Le Spartacus révolutionnaire d’Howard Fast »

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