L’envers de soi


   Pierres poche - copieDire « je », et l’écrire. Après un premier roman très remarqué, L’Envers des autres (Actes Sud, 2011), Kaouther Adimi s’y risque. Comme Assia Djebar ou Leïla Sebbar et de nombreuses romancières algériennes avant elle, l’auteure dit dans Des pierres dans ma poche l’étouffement de la réalité féminine par un système patriarcal encore puissant et un discours colonial aliénant. Mais elle le fait depuis une position jusque là peu explorée dans ces littératures de l’intime : celle d’une jeune femme installée en France depuis de nombreuses années, économiquement intégrée au pays d’accueil qu’elle s’est choisi. Dans un style dépouillé, l’auteure fait le récit d’une solitude liée à l’entre-deux cultures et au repli occidental. Au manque de perspectives d’une génération, Algériens et Français confondus.

Introduit par une citation de Mrs Dalloway de Virginia Woolf et par le résumé en quelques lignes d’un fait divers, le texte se place d’emblée sous le double signe de l’imaginaire et du réel. Ambiguïté que Kaouther Adimi maintient tout au long de son texte. La narratrice de Des pierres dans ma poche ressemble en effet étrangement à son auteure, née à Alger en 1986 et installée à Paris depuis 2009, sans que l’homonymie entre les deux ne soit jamais établie. Nous ne sommes donc pas dans une l’autofiction telle que l’a définie Serge Doubrovsky il y a une trentaine d’années, mais dans une probable autofiction anominale, où apparaissent plusieurs des thèmes courants dans ce type d’écriture à la première personne. Le sentiment d’étrangeté lié au déracinement, fréquent chez les auteurs africains pratiquant l’écriture du « je », et l’échec amoureux. L’incapacité à construire une vie sentimentale quelconque.

Si Kaouther Adimi refuse le pacte autobiographique, ce n’est pas par crainte du système patriarcal mais par jeu. Peut-être aussi par désir de prendre le contre-pied d’une tendance à la revendication d’une plus grande liberté de mœurs. Après tous les romans algériens de l’affirmation individuelle, l’auteure semble émettre un doute quant au pouvoir du cri à la première personne. Des pierres dans ma poche s’ouvre sur l’annonce du mariage de la sœur de la narratrice par sa mère et y revient sans cesse. Sans l’esquisse d’une intrigue. Plongeon fragmentaire dans la banalité sans joie d’une trentenaire en mal d’ancrage social malgré son emploi dans une maison d’édition pour la jeunesse, le roman tourne autour de cette nouvelle. Décrit le sentiment de vide de la narratrice. Son envie de mariage et de vie de famille.

Comme L’Envers des autres, Des pierres dans ma poche est le roman d’une tristesse. D’un découragement. Non plus celui d’une famille algérienne entière, mais d’une seule jeune femme qui se qualifie de « barre médiane : bien au milieu, pas devant, pas derrière, pas laide, pas magnifique ». Anti-miroir aux alouettes, ce récit d’une femme sans qualités pose avec force la question du « je » de l’individu déraciné. De ses chances de se construire une trajectoire personnelle. De sortir de l’entre-deux.

Anaïs Heluin

 

Kaouther Adimi, Des pierres dans ma poche, Seuil, Paris, 175 p., 16 €.


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