Jacques Bidet explore la prétention néo-libérale


Chaque nouvelle parution du philosophe Jacques Bidet est l’occasion pour ce dernier d’approfondir une théorie de la modernité dont il a commencé la construction depuis plusieurs décennies. Cet approfondissement d’une théorie générale s’effectue par l’exégèse de Marx, de Rawls ou de Foucault mais aussi par l’étude d’objets plus circonscrits : après avoir analysé l’émergence de la modernité et celle de l’apparition d’un État-monde en formation dans L’État-monde, Jacques Bidet se penche sur le néo-libéralisme dans un nouveau libre : Le néolibéralisme. Un autre grand récit. Si c’est pour lui l’occasion de présenter les concepts clés de sa théorie – ce qui rend la lecture de son ouvrage accessible aux nouveaux lecteurs –, c’est aussi de celle de les faire travailler sur un nouvel objet d’étude.

Bidet part du constat que, tout comme le libéralisme, le néo-libéralisme n’est pas une doctrine unifiée ; il critique sur ce point Foucault pour avoir cherché une cohérence dans la pensée libérale qui ne pouvait exister. Car, avant tout, le libéralisme ne fut pas une doctrine mais une « prétention » qui était celle des capitalistes. D’emblée sa visée fut performatrice, inscrite dans l’espace de modernité qui voit se confronter les positions et les discours de citoyens envisagés comme libres, égaux et rationnels. Et ces citoyens appartiennent à des classes et à des forces sociales spécifiques : les détenteurs du capital et les détenteurs de la compétence face à la classe populaire. Devant combiner les prétentions des capitalistes et des compétents dans un régime d’hégémonie propre à l’Europe du XIXe siècle, le libéralisme historique fut donc un compromis. Se revendiquant d’un « ordre naturel marchand » qu’il s’agit toutefois d’instituer contre les classes sociales féodales et conservatrices, le libéralisme devrait composer avec les besoins d’une politique d’organisation, autre pôle incontournable de la société moderne.

De manière très convaincante, Jacques Bidet propose de lire le reflux du capitalisme libéral entre les années 30 et l’offensive néolibérale des années 80 comme celui de la fin d’un régime d’hégémonie : la fin de l’alliance prioritaire des capitalistes et de l’élite dirigeante des compétents au profit d’une alliance – moins profonde mais réelle – de ces derniers avec les classes populaires. Cette alliance, correspondant à la construction de l’État-Providence occidental, aura permis de tenir à distance certaines prétentions capitalistes sur le taux de profit et l’organisation du travail en établissant la gratuité de nombreux services (santé, éducation…) et l’encadrement du fonctionnement du marché du travail. On sait que ces avancées sociales ont été fortement attaquées à partir du tournant néolibéral dont nous ne sommes toujours pas vraiment sorti. Jacques Bidet propose une lecture de ce tournant qui n’insiste pas de manière décisive sur le rôle de la « révolution numérique », mais sur l’émergence d’un nouveau régime d’hégémonie. Cette hégémonie est une « hégémonisation » de l’organisation par le marché, les couches sociales des dirigeants-compétents étant reprises en main fortement ; l’alliance ambiguë avec les classes populaires et leurs représentants s’avère alors rompue. Il suffit d’observer actuellement la trajectoire des nombreux cadres administratifs mais aussi politiques – au-delà de leurs étiquettes officielles –, tous inféodés aux projets mais aussi aux conceptions idéologiques du capital financier pour constater la pertinence de ce jugement. Cette hégémonie implique une idéologie, celle du néolibéralisme, extrêmement agressive envers toute forme de « socialisme », que ce soit sous sa forme soviétique ou social-démocrate. Le néo-libéralisme exclut toute forme d’organisation centralisée des rapports socio-économiques et va plus loin que le libéralisme classique, puisque il se déleste de l’État-nation dont il participe à l’affaiblissement à travers la « mondialisation ».

La marchandisation de toutes les formes d’activité que poursuit officiellement le néolibéralisme a déjà trouvé dans l’entreprise capitaliste un banc d’essai. Jacques Bidet décrit de façon pénétrante la transformation des rapports d’organisation qui se faisaient au sein d’une même entreprise en un système de sous-traitance qui implique que l’effectuation de certaines tâches passe désormais par l’échange marchand entre l’entreprise dominante et ses sous-traitants. Une même logique s’aperçoit lorsque la marchandisation poussée au maximum de la force de travail passe par la sortie du salariat et par l’auto-entrepenariat imposé aux travailleurs. Là le statut de salarié, jusque là marqué par une certaine pérennité et un encadrement des rapports sociaux, apparaît comme un obstacle au plein déploiement de la puissance du capital.

Toutefois les politiques néolibérales n’impliquent par pour autant la disparition de toute forme d’organisation. Sur ce point Jacques Bidet est catégorique : nous ne sommes pas sortis de la modernité vers une improbable post-modernité. Plus que jamais les sociétés modernes et capitalistes accueillent les logiques du marché et de l’organisation. Mais dans le régime de l’hégémonie libérale, les inévitables formes d’organisation prennent des formes perverties par la logique marchande : audit, benchmarking, management… sont des aspects de cette « bureaucratisation marchande ».

Le diagnostic global pourrait être sombre mais ne quittant pas l’horizon de la modernité, les sociétés modernes conservent la possibilité de la mise sous contrôle populaire du marché et de l’organisation pour faire émerger un espace dialogique de mise en commun que Jacques Bidet appelle de ses vœux sous l’expression toujours actuelle de communisme.

Baptiste Eychart

 

Jacques Bidet, Le néo-réalisme. Un autre grand récit, Les prairies ordinaires, 190 pages, 16 €.


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