Habiter poétiquement l’espace


Lorsqu’ils apprennent que leur ami de longue date a été victime d’un très grave accident cérébral à Maranche où il vivait seul depuis qu’il avait quitté Paris, Vincent et Clémence, bouleversés, viennent très souvent de Paris à son chevet. Ils réalisent brutalement, devant le corps d’Arnaud désormais « inaccessible comme un mort », qu’il en est irréversiblement fini de leurs discussions chaleureuses ou enflammées. Comme il en est fini de l’irritation qu’ils éprouvaient devant le désir  de leur ami de s’« exiler »  dans une petite ville de province après avoir dû quitter pour des raisons financières l’appartement qu’il aimait tant au dessus des toits de Paris. Le choix de leur ami, l’émotion nouvelle qu’il éprouvait à habiter le rez-de-chaussée d’un immeuble ancien donnant « sur un jardin clos de murs » dans une petite ville provinciale au creux des collines, n’avaient fait naître chez eux qu’incompréhension et perplexité. De lettre en lettre, Arnaud expliquait le bonheur indicible qu’était pour lui l’expérience d’un espace « où il trouvait à vivre » loin de la ville lumière dont il n’avait eu de cesse, de façon un peu excessive ou intransigeante aux yeux de ses amis, de relever les changements désastreux, qui en affectaient, disait-il, « ses usages » et jusqu’à « la manière d’y vivre ». C’est maintenant à Chenevelle qu’il éprouvait, écrivait-il, ce qui « dans le désir d’habiter tient au désir de la permanence, au désir d’installer à demeure dans l’espace une poche qui ignore le temps destructeur », lorsque le temps presse et que l’ombre s’allonge. Ce désir de permanence venait sans doute des « rêveries de l’enfance », de la contemplation fascinée de ces objets magiques que sont les modèles réduits, maquettes ou maisons de poupée, car ils vous faisaient oublier l’affolement d’un espace non maîtrisable en vous offrant l’image d’un « monde ordonné et stable ». Et maintenant, dans cet espace clos de la maison et du jardin au creux des toits de tuiles et des arbres comme une sorte d’asile « merveilleusement éloigné et protecteur », dans « le parfait silence où il demeurait, parmi des chants d’oiseaux qui rendaient sensible sa profondeur », Arnaud décrivait l’apaisement qu’il éprouvait à l’idée d’habiter une maison, que nous appelons si justement une demeure. Il écrivait l’apaisement éprouvé à l’idée de « s’installer dans la permanence d’une forme. » Puis, par une lettre laconique, Arnaud leur apprend qu’il va être « chassé de Chenevelle comme on l’avait chassé de Paris ». Et c’est l’accident, le « désastre » irréversible, qui le terrasse.
Ce sont ces lettres du passé que les deux amis, dans leur détresse et le remords de n’avoir rien compris, veulent relire « d’une bien autre manière » à la lumière du présent, pour tenter de comprendre ce qu’ils dénigraient alors et qui touchait à la part restée secrète de leur ami : « Maintenant […], nous regardons en pensée ce que nous avions vu, sans parvenir à oublier que nous avons si mal regardé ce que nous pouvions voir. » Qui était vraiment cet homme, inconnu de ses propres amis et qui, dans la « solitude pleine » où il se tenait, éprouvait des impressions aussi puissantes, qui savait demeurer dans « l’heure présente », comme pris dans cette sorte de sortilège qu’il appelait « l’acte d’habiter », puisqu’il semblait avoir laissé derrière lui tout ce qui l‘avait conduit jusque-là puisque son bureau et sa table étaient exempts de tous travaux ?
Il y a la profondeur mélancolique du titre et il y a la profondeur palimpseste du roman : L’ombre s’allonge est un livre dont on aime à ressentir la matière puissante et les traces comme en surimpression des questions qui empoignaient l’écrivain dans ses précédents romans, des questions qu’il n’a cessé de creuser autour de l’amitié brisée ou meurtrie (Les Jardins de Morgante, Les Hautes Falaises), autour de l’expérience de la perte, de la dépossession, de la mort, les troublantes interrogations autour du sentiment de l’espace dans sa relation au Temps (La maison forte, L’Embardée, Les Hautes Falaises, Le séjour à Chenecé).  Nous avons lu et aimé dans les précédents romans les rêveries que savent faire naître dans l’imaginaire de l’auteur l’architecture des jardins et celle des maisons, les rapports que nous établissons avec les lieux, si révélateurs de ce que nous sommes. Avec ce roman, Jean-Paul Goux touche aux impressions les plus fragiles, les plus subtiles de la conscience à travers l’espace clos de la maison et du jardin qui offrent de si profondes analogies avec l’espace intérieur. Tout comme il sollicite profondément notre propre rêverie dans sa méditation autour de l’acte d’habiter poétiquement l’espace. Un monde de ciels, de tuiles et d’oiseaux qui n’en appelle pas à la pensée philosophique ou existentielle mais rend aux mille expériences  sensibles et fragiles pouvant relier au monde et réparer les blessures intérieures. Et les rêveries d’Arnaud, celles de l’écrivain, dans le désir de permanence d’une « forme », nous rappellent que la littérature tellement présente dans ce roman avec cet autre abri protecteur que sont les livres et la bibliothèque, a partie liée avec l’architecture dans sa maîtrise du temps et de l’espace : dans ses espaces de réversibilité la maison est tout à la fois intériorité et ouverture, permettant de revenir sur ses pas, de faire retour en arrière. Et n’est-ce pas là justement ce que peuvent l’écriture du roman, la lecture de lettres ou la contemplation de photographies, dans le désir de Vincent et Clémence de construire un récit autour de la maison de leur ami pour tenter de comprendre celui qui l’habitait ?
Et puis, voici dans L’ombre s’allonge, ce motif d’architecture très singulier qui occupe dans le récit des fonctions différentes, tantôt escalier de son immeuble parisien qu’Arnaud veut photographier avant que celui-ci ne soit massacré pour installer un ascenseur, tantôt escalier à vis  qu’il  trouve dans une brocante et que garde Vincent en souvenir de son ami. Et enfin, ce « pauvre escalier de bois » qui conduit au comble sous les toits, où la trace des méditations d’Arnaud sur l’espace habitable, tient dans la lucarne d’une petite chambre de bois « entre terre et ciel ». Une forme. Un templum fixe découpant le ciel, d’où il pouvait profondément s’absorber dans la contemplation des nuages mouvants, des lumières changeantes. Une métaphore énigmatique de l’espace et du temps réunis dans laquelle être absorbé à notre tour, comme nous absorbe l’amère et envoûtante beauté de ce roman.

Annie Clément-Perrier

 

Jean-Paul Goux, L’ombre s’allonge, Actes Sud.


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