Mirages du califat islamique


Califat 2En se proclamant calife à partir de la grande mosquée de Mossoul le 29 juin 2014, le leader de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, effectuait plus qu’une rodomontade farfelue. Il cherchait à consolider symboliquement le projet politique et militaire de l’État islamique en s’inscrivant dans une mythologie musulmane du califat qui n’a jamais entièrement disparu. Le livre de Nabil Mouline, Le califat. Histoire politique de l’islam, est particulièrement éclairant sur ce point car, tout en retraçant l’histoire de l’institution des premiers temps de l’islam jusqu’à nos jours, il montre que très rapidement le califat a été l’objet d’un « mythification », voire d’une mystification encore présentes dans le monde musulman, que ce soit dans les enseignements, les discours et les livres. D’une certaine manière, le califat aboli officiellement en 1924 pour laisser la place à la Turquie moderne d’Atatürk, n’a pas cessé d’habiter l’imaginaire des musulmans.

Pourtant en tant que telle, l’institution du califat n’est pas présente dans le Coran. Certes, comme le montre l’auteur, le livre sacré de l’Islam est loin d’être hostile à la monarchie, les royautés issues de la tradition hébraïque (Saül, David, Salomon….) jouissant d’un préjugé favorable. Même si le titre de « roi » (malik) n’est réservé qu’à Dieu, il semble bien que « la monarchie soit le régime le plus “naturel” pour gérer les affaires d’une société selon le Coran ». Pourtant à la mort de Mahomet en 632, la question du type de régime politique à mettre en place n’est pas consensuelle. C’est une forme de monarchie théocratique qui se met en place : en prenant le titre de « calife » soit de « représentant » de Dieu, les chefs musulmans ultérieurs revendiquent une concentration des pouvoirs temporels et religieux extrêmes. C’est ce mandat du ciel qui permet à Omar de mettre en place le calendrier musulman dit « hégirien » ainsi que la prière du mois de ramadan tout en écrasant les armées perses à al-Qadissiya et en posant les fondements de l’administration et de la justice de l’empire musulman. Quelques années plus tard, c’est le calife Abd Al Malik (685-705) qui achèvera la constitution d’une identité religieuse propre : le terme de « musulmans » remplace celui de al-muminun (croyants), considéré comme trop flou ; le Coran est clarifié par l’adjonction de signes diacritiques sur le texte à travers une nouvelle édition ; les inscriptions impériales mettent désormais au premier plan Mahomet comme prophète des arabes. Et le récit de la vie de ce dernier est consigné à travers une sorte d’histoire sainte de l’Islam primitif, rédigé par des hommes de lettres proches de la cour califale.

 

Le mythe des califes « bien guidés »

Cette première époque des califes législateurs et organisateurs a laissé une trace dans le titre qui leur est conféré par la tradition musulmane qui leur est postérieure. Les quatre premiers califes, jusqu’à Ali (mort en 661), seraient les califes rashiduns, à savoir « bien dirigés ». Caractérisés par leur piété, leur proximité avec le Prophète – dont ils étaient tous plus ou moins parents et dont ils avaient été les compagnons –, les premiers califes auraient été exempts des défauts de leurs successeurs : goût du luxe, orgueil, soif de pouvoir démesurée etc. Ils auraient incarné, en quelque sorte, l’osmose entre les valeurs du premier islam et la simplicité des mœurs arabes préislamiques. En outre, dotés de telles qualités, les califes auraient pu diriger une communauté (l’oumma) unifiée et non traversée par la discorde, les schismes et les conflits : à savoir la redoutée fitna.

Sans remettre en question la conviction religieuse et les qualités politiques réelles des premiers califes dont les apports à la constitution de l’islam historique sont indéniables, Mouline déconstruit largement cette lecture idéalisée. Loin d’être des années idylliques, les années des « califes bien guidés » furent des années de grande tension dans la communauté musulmane. Les califes en subirent le prix eux-mêmes puisque trois des quatre furent assassinés par des coreligionnaires mécontents. Ces conflits dégénérèrent en guerre civile. Ainsi Abu Bakr, aussitôt nommé calife, dut réprimer une révolte de troupes tribales estimant que leur allégeance n’était accordée qu’à une personne – Mahomet – et non à l’institution califale naissante. Quelques années plus tard, c’est par les armes que Uthman perdit son pouvoir, un pouvoir que son successeur Ali ne garda pas longuement. L’assassinat de ce dernier entraîna la scission, qui ne sera jamais surmontée, entre sunnites et shiites.

Aux sources de tels conflits, l’auteur fait remarquer que la transmission du pouvoir califal ne fut jamais l’objet d’un consensus clair parmi les musulmans. Les premiers califes désignèrent leurs successeurs ou mirent en place des institutions délibératives réservées à une élite (shura) puis l’hérédité tendit à s’imposer sans que le droit d’ainesse prédomine clairement laissant un espace ouvert aux ambitions rivales voire fratricides. Il y a bien là un paradoxe : celui d’une institution a priori consensuelle puisqu’elle fait l’objet d’un accord global, notamment chez les juristes et théologiens, mais au fonctionnement instable. Mouline suit l’éclatement entre plusieurs califats rivaux au Moyen-Âge, puis la mise sous tutelle des califes devenus des figures avant tout symbolique à partir du XIIIe siècle.

 

Échec historique du califat

Califat 1L’auteur fait donc le constat d’un échec politique : l’idée d’une direction politico-religieuse unique de toute la communauté s’est heurtée à des intérêts divergents que le monde musulman ne pouvait surmonter. Toutefois, il remarque cet état des choses ne semble pas avoir été totalement admis par ce dernier : même si bien peu de musulmans pensent aujourd’hui à la recréation d’un califat, le mythe d’un âge d’or des premiers califes où l’umma était en paix avec elle même est toujours présent. Il l’est dans les milieux islamistes et conservateurs évidemment, des djihadistes aux Frères musulmans, mais aussi chez certains réformateurs historiques de l’Islam, pourtant défenseurs du progrès et des libertés comme Al-Afghani ou al-Kawâkibî.

La traduction du principal essai de ce dernier, plus d’un siècle après sa mort, est révélatrice. Dans Du despotisme, l’intellectuel syrien assassiné par le khédive d’Égypte en 1902 lance une charge extrêmement virulente contre les monarques musulmans de son temps. La plume est acerbe et mordante, explorant toutes les conséquences du pouvoir absolu sur la morale, le savoir ou l’éducation. Certaines pages sont assez jubilatoires tant la qualité rhétorique se mêle à une vraie lucidité dans le constat. Al-Kawâkibî est à son meilleur quand il pointe la dégradation générale qui touche à la fois le despote mais aussi ses sujets qui en viennent à apprécier les quelques concessions qu’il peut leur faire comme de gracieux cadeaux (p. 52). Pourtant pour le réformateur syrien, le modèle des califes bien guidés des premiers temps de l’Islam est celui d’une communauté exempte de despotisme, fondée sur la probité, la justice et la liberté qui semblent préfigurer les conquêtes démocratiques du XIXe siècle. Il y a une forme d’aveuglement sur la mère des institutions politico-religieuses de l’Islam qui permet d’expliquer certaines impuissances chez les progressistes du monde arabe et musulman. Mais qui fait aussi le jeu des plus réactionnaires et conservateurs.

 

Baptiste Eychart

 

Nabil Mouline, Le califat. Histoire politique de l’Islam, Champ Histoire, 287 pages, 9 €.

Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, Du Despotisme et autres textes (traduit par Hala Kodmani), Sindbad / Actes Sud, 235 pages, 20 €.


Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter