Jérome Bosch, Les diableries en détails


Dans le cadre du 500e anniversaire de la mort de Jérôme Bosch (environ 1450-1516), une commémoration nationale a lieu cette année aux Pays-Bas, le Noordsbrabandts Museum de sa ville natale lui consacre du 12 février au 8 mai prochain, une exposition exceptionnelle et une dizaine de tableaux sont restaurés à cette occasion.

Les éditions Hazan publient après Van Eyck par le détail (2013) et Bruegel par le détail (2014) un troisième volume de la collection  consacré cette fois  à Jérôme Bosch. Il est  tout à fait passionnant.

L’historien de l’art allemand, directeur des musées de Bruges et spécialiste de l’art des Pays-Bas, Til-Holger Borchert, y revisite une vingtaine d’œuvres du peintre parmi les plus célèbres, réalisées entre 1480 et 1520, comme les fameux triptyques, L’Adoration des Mages, Le Jardin des délices, le Jugement dernier, La Tentation de Saint-Antoine ou Le Chariot de foin, par exemple.

Au cours des dernières années les matériaux et la technique des peintures de Jérôme Bosch ont été minutieusement étudiés et analysés, en particulier dans le cadre du Bosch Research  and Conservation Project, à qui l’on doit le catalogue raisonné des peintures et dessins de l’artiste.

Bosch 1L’originalité de l’ouvrage  de Borchert réside dans la présentation de l’œuvre aux travers de nombreux détails et selon de grands thèmes caractéristiques, chacun d’entre eux faisant  l’objet d’un chapitre. L’œuvre de Bosch est ainsi appréhendée d’une manière particulière à partir des Paysages, qui, infernaux et singuliers, vont bien au-delà de l’accessoire et de l’ornementation. « Dans les tableaux de Bosch, écrit le critique d’art, la nature parait souvent hostile. Les plantes et les arbustes, avec leurs épines et leurs fruits inquiétants, ont souvent un aspect menaçant, illustrant de façon saisissante les dangers auxquels les saint-ermites, tel Saint-Jérôme, s’exposaient corps et âmes en se retranchant loin du monde ». L’historien de l’art  souligne la virtuosité de la touche  et ce remarquable sens de l’atmosphère qui permet au peintre « de suggérer clairement, à l’aide de quelques touches seulement, des montagnes, des vallées fluviales et des villes, séparées les unes des autres par une distance apparemment mesurable. »

L’œuvre de Bosch est également appréhendée par le biais de L’Architecture, laquelle, tout en intégrant la tradition, la norme et les conventions iconographiques s’en échappe parfois pour suivre l’imagination de l’artiste. Ainsi une énorme cruche est-elle transformée en ermitage (Saint-Christophe), et  à l’arrière du volet gauche  de La Tentation de Saint-Antoine figure une auberge « qui est en réalité constituée par le corps d’un géant agenouillé au sol sur lequel ont poussé de l’herbe et des arbustes ». Et dans Le Jardin des délices, quatre  tours composées de formes cristallines et végétales, « semblent anticiper certains éléments formels de l’architecture moderne ».

L’auteur s’intéresse aux Visages, dont les traits souvent distordus, plus proches de la caricature que de la ressemblance, reflètent les états d’âme des protagonistes.  Comme l’écrit Borchert, Bosch peint les visages de manière que l’émotion des personnages puisse s’y lire et éveiller chez le spectateur, de la sympathie, de l’aversion ou de la haine. « Les tableaux de Bosch, comportent toujours des figures, qui, réduites à vivre en marge de la société, symbolisent la méchanceté humaine ».

Le chapitre consacré aux Grisailles montre ces peintures en noir et blanc ou color lapidum, aux tons de gris extrêmement nuancés, réalisées le plus souvent  aux revers des volets des retables, et qui trouvent chez Bosch, un écho singulier.

L’historien de l’art étudie également dans le chapitre Visions du paradis et de l’enfer, les représentations des cieux et de l’enfer dans les compositions de Jérôme Bosch et la manière dont le peintre « transforme la terre en une sorte d’antichambre de l’enfer, où l’humanité s’adonne aux vices et où le diable finit par s’imposer ».

Les pages consacrées à La Musique et le bruit, permettent à l’auteur d’analyser la manière singulière avec laquelle Bosch traduit dans ses compositions picturales, la musique, les sons et les bruits. Si les instruments ont généralement chez Bosch une connotation négative, ils intègrent également les supplices de l’enfer. Dans le Triptyque du Jugement dernier par exemple, c’est sur le cadre d’une harpe qu’un être humain nu écartelé est torturé par un démon, alors qu’un autre détail montre un damné servant de battant à une énorme cloche.

Les Chimères et grotesques sont innombrables. Les « diableries» de Bosch sont peuplées d’étranges figures anthropomorphes, des créatures picturales hybrides de la taille d’une fourmi ou de forme imposante qui ont le visage d’un homme et le corps d’un animal ou inversement. L’Homme-arbre tient une place centrale sur le volet de l’Enfer du Jardin des délices. Le monstre doté d’une tête d’homme a pour jambes deux arbres morts, son corps évoque un œuf énorme éventré à la place des fesses ce qui permet de voir l’intérieur de son corps.

Un chapitre  sur Les Quatre éléments vient clore ce bel ouvrage dont les reproductions sont de grande qualité, et qui est  composé par ailleurs d’une introduction, d’une biographie et d’une bibliographie. Un détail du volet de l’enfer du Jardin des délices témoigne du talent immense de l’artiste capable de représenter les quatre éléments. « En pleine nuit, écrit Borchert, se détache sur fond d’incendie, avec un fort contraste, la silhouette noire d’un rocher, au sommet duquel un drapeau semble flotter. L’incendie nocturne a fait virer au bleu-gris l’air agité par le vent dans lequel fusent des étincelles d’un blanc incandescent tandis qu’une armada de monstres ailés survolent la scène ».

Marc Sagaert

Bosch par le détail, par Till-Holguer Borchert, Editions Hazan, 2016. 320 p., 39.95 euros.


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