Pour une bibliothèque chinoise (XXIV)


La publication de la bande dessinée chinoise Le Rêve dans le pavillon rouge m’a conduit à interrompre, pour suivre l’actualité éditoriale, le compte rendu alors en cours — évidemment incomplet — de l’anthologie de la poésie chinoise en Pléiade. J’y évoquais l’œuvre et la vie de Li Bai et de Du Fu, deux immenses poètes de la dynastie Tang (618-907). Je me suis arrêté sur An Lushan (705-757), un général « barbare », originaire d’Asie centrale par son père et turc par sa mère, dont la rébellion mit la Chine à feu et à sang : « une tragédie nationRistat 1ale » pour reprendre l’expression de Rainier Lanselle et qui, durant huit années de guerre civile, fit plus de trente millions de morts.

Ce personnage fut recommandé à l’empereur Xuanzong par le premier ministre d’alors Li Linfu. Je dis personnage car on le croirait sorti de l’imagination débridée d’un conteur. D’abord son physique avait de quoi surprendre : il pesait, dit-on, pas moins de 350 livres, et les chroniques assurent que, malgré ses nombreux et énormes bourrelets de graisse, il dansait avec grâce. Sans doute possédait-il également le don d’amuser le souverain et sa cour. Et, fait étrange, la favorite de l’empereur Xuanzong, la belle Yang-guifei s’est éprise de lui : elle le considérait comme son «fils adoptif», son «bébé». Ne raconte-t-on pas qu’elle aimait à le langer ? Elle ne s’est, sans doute, pas contentée de ces jeux et devint probablement sa maîtresse. Xuanzong était-il au courant ? Quoi qu’il en soit il le couvre de cadeaux somptueux et d’honneurs. Il est promu responsable de plusieurs régions militaires du Nord de la Chine, malgré les mises en garde des conseillers du souverain. Mais il avait également l’appui du premier ministre Li Linfu, puis de son successeur Yang guozhong. Il finit par se révolter, à la grande surprise de la Cour et de Xuanzong, en 755. Il disposait de forces militaires considérables, et deux années furent nécessaires pour le vaincre, en partie grâce à l’action du général Guo ziyi. L’empereur s’était enfui en direction de la province du Sichuan avec sa concubine favorite — qu’il dut se résoudre à faire étrangler sur ordre des fidèles de sa garde. Celui que le peuple désignait comme l’empereur auguste et éclairé (nom posthume) abdiqua en 756 en faveur de son fils (l’empereur Suzong) et vivra, jusqu’à sa mort en 762, loin de la politique, comme empereur retiré. Son règne marque l’apogée et le début du déclin de la dynastie des Tang.

Les vies de Li Bai et de Du Fu sont marquées par la rébellion d’An Lushan. Li Bai, par exemple, connut les plus grandes faveurs de la part de Xuanzong. Nommé académicien du Service de la Cour, il resta trois ans à la cour de l’Empereur, de 742 à 744. Ce poète tant aimé des Chinois est auréolé de légendes, toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Je ne peux que conseiller à mes lecteurs de lire, dans le recueil de contes, Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois, le chapitre vi consacré à Li Bai, celui qui portait le surnom d’Immortel en exil pour avoir composé La lettre qui jeta l’effroi parmi les Barbares à la demande de l’empereur, reçut du Fils du Ciel les marques de la plus grande gratitude. Ainsi pouvait-il pénétrer à cheval dans le palais et, un jour où l’ivresse le tenait endormi à poings fermés, « s’approchant de lui pour constater son état, l’empereur vit qu’un peu de bave s’écoulait de ses lèvres : alors de son impériale main il essuya cette bave, employant pour ce faire un coin de la manche de sa robe de dragon ». Une autre fois, Li Bai « dormait à moitié » à l’ouverture de l’audience matinale — «Par trois fois retentit le fouet du commandant / Officiers, mandarins se mettent sur les rangs» —, l’empereur comprend que le poète est « mal remis des excès de boisson auxquels il s’était porté la veille ». Il ordonne qu’on aille « chercher un bol de bouillon de poisson aigre afin de l’aider à dissiper les effets du vin. Quelques moments plus tard, le chambellan revint, portant un plateau d’or sur lequel était posée cette potion. Elle était fort chaude. Alors le Fils du Ciel, en personne, prenant les bâtonnets d’ivoire de son auguste main, remua longtemps le bouillon et, quand il l’eut bien accommodé, l’offrit à son académicien. »

Ristat 3Toutes ces marques exceptionnelles, et parfois en dehors des rites de considération de Xuanzong, n’allaient pas sans susciter des jalousies. C’est ainsi qu’un ministre chef des armées convainc la favorite que Li Bai, dans un poème qu’il avait composé en son honneur, en fait la calomniait. Il connut peu à peu la disgrâce impériale et finit par quitter la Cour non sans le privilège que l’empereur lui accorda de posséder une plaque d’or qui le déchargeait « des obligations de son rang, libre de courir dans l’univers au gré de son humeur. Obligation est faite à toutes les tavernes de l’empire de lui servir à boire à sa demande, et à tous les bureaux du Trésor de lui remettre la somme de mille ligatures dans le cas des préfectures […] » Il est possible que la belle concubine Yang n’était pas très intelligente. « Le goût   pour des amusements sans finesse [devait] avoir des charmes aux yeux d’un époux repu de lettres et de lettrés », écrit Rainier Lanselle qui ajoute : « Nombre de pièces de théâtre, sous les ming et les Qing, devaient mettre en scène, sur un ton très romancé et sentimental, les amours célèbres de la concubine et du prince… »

Li Bai va se trouver impliqué dans la trahison de Li lin, le sixième fils de Xuanzong. On ne sait pas vraiment si Li Bai s’est tenu volontairement ou non aux côtés du prince félon. Condamné à l’exil dans le Guizhou il sera finalement amnistié grâce à Guo Zigi qu’il avait, bien des années auparavant, sauvé d’une condamnation à mort en demandant sa grâce à l’empereur.

Figure complexe que celle de Li Bai que depuis des siècles on surnomme « Immortel banni sur terre », « Immortel en exil » (Zhexian). Toutes les anecdotes réunies à son sujet — comment faire la part du merveilleux / et de la réalité ? — « montrent une personnalité instable, fière, extraordinairement alcoolique, dotée vis-à-vis de son prince d’une liberté d’attitude qui fait frémir mais suscitera l’admiration de la postérité », écrit Rainier Lanselle, par ailleurs réservé sur les qualités du poète (« Li Bai, sans être un poète particulièrement novateur du point de vue du style et des idées »), il met l’accent sur sa personnalité non-conformiste, indépendante, portée à des « transes éthyliques ». « Cet alcoolisme était d’ailleurs un aspect de la personnalité que prenait volontiers en charge tout un pan de la tradition taoïste, comme toute une partie de la tradition esthétique chinoise. » Il ajoute qu’il n’en fut pas moins avant tout ce poète familier, aimé de tous, s’exprimant parfois dans un style proche de la langue parlée.

Ristat 2Li Bai et Du Fu se rencontrent à Luoyang en 744. Li Bai vient de quitter la cour de Xuanzong. Il est amer et se propose d’aller au Shandong avec le maître taoïste Wu Yun «à la recherche de talismans et de recettes d’immortalité». Il a onze ans de plus que Du Fu. Beaucoup de choses les séparent. Du Fu descend d’une lignée aristocratique de la dynastie des Jin dont il est fier : « Mes ancêtres, écrit-il à Xuanzong, ont promu les enseignements confucéens, ont occupé des postes officiels et n’ont jamais sombré dans les besognes ordinaires» . Li Bai est né dans une famille de marchands, « aux frontières barbares de l’Empire » ; dans sa jeunesse, il se voulait chevalier errant, « redresseur de torts n’hésitant pas à manier la dague ou l’épée pour le compte de quiconque était en mesure de rémunérer ses services » (Nicolas Chapuis). Du Fu est confucéen et Li Bai taoïste. Certes. Mais il faut bien remarquer que l’amour de Du Fu pour Li Bai, « le coup de foudre », n’est pas vraiment payé de retour. Les poèmes que lui envoie ce dernier ne sont après tout que des poèmes de circonstances dont la tonalité, un peu condescendante, ne répond pas à celle, passionnée, de son cadet : « voici deux ans que je fréquente la capitale de l’Est / Et ce que j’y ai vécu me fait honnir les combines et autres fourberies / […] Seigneur Li, éminent académicien, / vous avez quitté votre poste pour mener une vie d’ermite : / Moi aussi, je suis disposé à partir pour Liang et Song / afin de cueillir avec vous les herbes des Immortels ! » Ou bien encore ce quatrain fort célèbre : « Voici l’automne, nous nous retrouvons, toujours aussi volages / sans avoir pu encore pétrir de cinabre au grand dam de Ge Hong ! / Nous passons nos journées en vain à boire à plus soif et à chanter à tue-tête : / Tant d’insolence et de bravade, des héros, certes, mais pour qui et pour quoi ? » Ou encore quelques vers extraits du poème « En cherchant avec Li Bai le douzième la demeure cachée de Fan le dixième » : « Seigneur Li, vos cors sont si beaux / qu’ils ressemblent souvent à ceux de Yin Keng / Séjournant à mon tour à Dongmang, / j’ai pour vous l’affection d’un cadet. / Les yeux clos par l’ivresse, nous partageons la même couche en automne, / Et main dans la main, nous nous promenons ensemble en plein jour. / »

Nicolas Chapuis explique bien que « cet amour non partagé se conjugue avec la difficulté qu’éprouve Du Fu à concilier son ambition politique avec l’idéal taoïste du retrait de la vie publique ». Ce à quoi sans doute font écho les vers plus haut cités :

« Tant d’insolence et de bravade, des héros certes, mais pour qui et pour quoi ? » Autodérision de Du Fu ?

Les poèmes de Du Fu dont j’ai cité quelques passages ont été traduits par Nicolas Chapuis à qui l’on doit le premier volume des Œuvres complètes de Du Fu publiées récemment au Belles Lettres. C’est un événement puisque, en langue occidentale, seul l’Autrichien Erwin Von Zach (1872-1942) s’était risqué à une telle entreprise dont Paul Pelliot écrivait : « M. F. von Zach s’est déconsidéré comme savant par ses balourdises. » La sinologue allemande Monika Motsch affirmait qu’il est allé « jusqu’à censurer le contenu, modifiant les passages qu’il estimait grossier ou immoraux ».

Ristat 4Ont suivi, en langue anglaise, la traduction de l’Américaine Florence Wheelock Ayscough qui ne reçut pas un meilleur accueil et, après la seconde guerre mondiale, celle de William Hung de l’université de Harvard. « Quarante ans après que William Hung a écrit une biographie de Du Fu de qualité […] nous avons échoué de le rendre en anglais d’une manière propre à inspirer les lecteurs occidentaux. Il est temps que Du Fu prenne la place qu’il mérite parmi les plus grands poètes lyriques au monde. » (David Mcchaw). En France, la place réservée à Du Fu dans les anthologies est modeste. L’Anthologie de la Pléiade dirigée par Rémi Mathieu, avec 63 poèmes de Du Fu, fait exception. Il faut noter cependant que 34 poèmes de Du Fu figurent dans le beau livre de Ferdinand Stoces, Neige sur la montagne du lotus et que les éditions Moundarren ont consacré au poète un volume entier Tu Fu (Du Fu) Une mouette entre ciel et terre en 1995 comportant de nombreux poèmes traduits par Cheng Wingfun et Hervé Collet (en bilingue) dont je n’ai pas trouvé trace dans la bibliographie de Nicolas Chapuis.

L’entreprise de Nicolas Chapuis, on le voit, ne manque pas d’ambition. Il a raison de citer Jacques Dars : « […] Il ne saurait y avoir de version définitive, puisque toute traduction dépend d’une époque et d’une personnalité ; elle est donc éminemment relative, liée à son temps, marquée par son auteur. […] Tandis que l’œuvre originale, elle, semble briller d’un éclat inaltérable, intemporel et provocant. » Ce premier volume comprend les 93 poèmes écrits par Du Fu avant la guerre civile née de la rébellion d’An Lushan (décembre 755).

Comme tous les textes publiés dans la collection chinoise des Belles Lettres, l’édition est bilingue. Chaque poème est suivi d’un bref commentaire très éclairant pour le lecteur non sinologue.

(à suivre)

Jean Ristat

 

Du Fu, Poèmes de jeunesse, Œuvre poétique (I), éditions Les Belles Lettres, 828 pages, 39 euros.

Tu Fu (Du Fu) Une mouette entre ciel et terre, éditions Moundarren, 180 pages, 18,30 euros.

Ferdinand Stoces, Neige sur la montagne de lotus — Chants et vers de la Chine ancienne, éditions Picquier, poche.

Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois, Bibliothèque de la Pléiade, 2106 pages.

Anthologie de la poésie chinoise, Bibliothèque de la Pléiade, 1549 pages.


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