La voix qui danse d’Olivier Barbarant


La porte blanche de la collection Poésie/Gallimard à peine ouverte et refermée qu’une volée d’oiseaux s’y engouffre, parmi lesquels un des rossignols majeurs de ce temps : Olivier Barbarant. Ce nom est bien sûr familier aux lecteurs des Lettres, habitués à le voir figurer au bas des articles parfois, autant comme poète (« Missolonghi 2012 » y fut publié, grand poème de deuil personnel, où le fantôme de Byron surgit du cadavre encore agité de la Grèce) que comme critique et spécialiste reconnu de l’œuvre d’Aragon.

Olivier Barbarant est né le 5 mars 1966, soit « treize ans jour pour jour après la mort de Staline » précise la notice biographique, et quarante-sept ans avant la mort d’Hugo Chavez, ce qui aura au moins pour nous le mérite de rapprocher Olivier Barbarant de cette Amérique Latine qui traverse parfois ses poèmes (comme le Chili de 1973 dans « Complainte du poème peinant à s’engager ») et surtout de cette langue espagnole qu’il cite, et dont la fluidité vocalique inspire peut-être ses vers. C’est-à-dire qu’à cinquante ans, il appartient à cette génération qui a vu se dissiper les fumées du formalisme et qui n’a pas toujours su lui substituer une poésie consistante, que cela soit dans la forme, dans les thèmes ou les intentions. Chez Barbarant se retrouve une partie de ces hésitations, notamment via une prudence vis-à-vis des pièges poétiques du lyrisme et du formalisme. Mais ce qui, chez certains, est néant, naïveté, sale boulot, obscurité, est porté chez Barbarant par une écriture exigeante, un travail du vers sous toutes ses formes, et une ambition lyrique à la fois première et dernière. Cette vigilance critique se manifeste souvent par une certaine ironie vis-à-vis de soi.

Dans son excellente préface, Jean-Baptiste Para écrit : « Il y a un contre-chant permanent dans le chant d’Olivier Barbarant, où s’esquisse tantôt une distance ou un écart quelque peu ironique par rapport à soi-même, tantôt une conscience aigüe de la situation précaire de la poésie et de son emprunte incertaine sur le cours du monde. » L’important est que le « contre-chant », comme en musique, reste un chant et dise, sur une tonalité différente peut-être, quelque chose du « je » poétique, comme si le décalage et le masque de l’ironie autorisait l’aveu, rendait acceptable ce qui ne le serait pas autrement. « Je deviendrais élégiaque que ça ne m’étonnerait pas ». « D’ailleurs pour ses formes et place L’espace de cela j’ai vu de mes yeux vu ça fait longtemps l’explication à mon avis du monde / La vache ce que tout cela quand même fait Pensé ».

Une esthétique du tremblement se constitue alors, comme on peut le lire dans le jeu savant de cette paronomase (rapprochement de sonorités semblables mais de sens théoriquement différent) : « Ce qui hésite seul existe ». A-t-on bien lu a-t-on bien vu ? En un clignement de l’œil le mot « hésite » s’est changé en « existe », il n’en faut pas plus pour que l’un influe sur l’autre, pour que l’un confère à l’autre une existence et l’autre à l’un une hésitation, un trouble. Une danse. Les images de la danse sont nombreuses. On la retrouve dans les boîtes de nuit, dans l’enlacement des corps du plaisir… « J’aurais du moins fini dansant », écrit-il. Faut-il s’en étonner ? Le bond, le saut de côté, le sursaut font partie de cette poésie. Ne pas tenir en place. Opposer à l’esprit de pesanteur la vision de Nietzsche dans le Zarathoustra : « Je ne pourrai croire qu’à un dieu qui saurait danser », quelle qu’en soit la raison, indécision, tremblement de soi, ou amour de « l’art du vers [confondu à] la verroterie », la plus gracieuse façon de « Décorer l’horreur ». Est-ce un hasard alors si, après « Essai de voix pour en finir », « Complainte en cas de résurrection » s’ouvre dans le désir d’éparpillement, le refus du monument de granit ou d’axiomes : « Rien plus qui pèse en tout cas rien qui pense ». Plutôt qu’à un Tombeau, c’est donc à la rivière, à la bonne chanson de Verlaine que pense Barbarant : « Plus vague et plus soluble dans l’air / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » (« Art poétique »).

Ce thème de la danse a aussi une autre explication qui tient, à mon avis, à la conception même, technique, de la poésie qu’à Olivier Barbarant. Sa poésie est essentiellement vocale. Tant de poèmes nous le disent, c’est la « voix », qui est en mouvement. Dès l’amorce de cette voix, dans Les parquets du ciel, Barbarant esquisse une réflexion sur la poésie lyrique : « À chaque voyelle prononcée c’est soi qu’on glisse sous la langue ou plutôt / Que l’âme serait une posture de la voix la disposition à la gorge des corde / Aussi j’appellerais si je me laissais aller moi-même la consternation de la musique d’un seul accord désaccordée ».

L’âme est assimilée à un phénomène matériel, vocal et corporel, qui doit être conçue à la fois dans sa fonction (communiquer, échanger du « je » au « tu », avec toutes les interférences du désir qui peuvent entre deux corps se produire) et dans sa technique : l’âme est vibration, accord, dissonance de soi qui produit impression chez autrui. Telle est aussi la poésie. « Chaque voyelle », mais aussi chaque consonne. En poésie, la voyelle est ce qui sonne, ce qui perdure et qui par conséquent dissone, quand la consonne imprime bien plus un rythme. Il y a les éléments d’une chanson. Et la chanson fait danse. La danse alors serait la prise du poème sur le monde, la preuve de son efficacité minimum pour un poète qui « peine à s’engager » (mais souvent l’ose malgré tout à l’aventure de la voix). Et si l’on tape du pied la mesure en lisant un poème, n’est-ce pas au bout du compte une victoire sur le vent ?

Cette anthologie (composée par l’auteur) permet au lecteur de comprendre l’itinéraire d’Olivier Barbarant. Elle regroupe tous les recueils du poète : Les parquets du ciel, Odes dérisoires, Essais de voix malgré le vent et Élégies étranglées. On saisit l’évolution, les tentations, les élans et les essais d’une voix poétique. De l’ironie désinvolte dans Les parquets du ciel, magnifiquement percée de longs rayons lyriques, jusqu’aux promenades mélancoliques dans Paris, aux hommages littéraires, et au lyrisme élégiaque, à la fois pudique et violent, du dernier recueil, la voix certes change ; mais le ton reste dans l’oreille.

C’est pudeur et modestie, vraie ou fausse, de l’auteur que cette insistance dans les titres, toujours ciselés : « essai », « malgré », « dérisoires », « étranglées », « qui peine ». Mais là encore, il n’y a pas de raison de douter outre mesure de sa sincérité. On la voit, cette voix, s’essayer : le vers se construit de vibration en vibration, sait-elle avant de commencer où elle se brisera ? Non, la musique s’invente de la musique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas travail et re-travail conscients. Les versets coulent, versatiles, élancés, superbes, et débouchent brusquement sur des vers courts, qui semblent toujours sortis d’une salle d’ablution, venus pour purifier la voix : « Ce temple enfin non plus de pénombre et de drame moi je trouvais on aurait dit une piscine / Avec l’envie aussitôt de s’y mettre nu ». Ou : « J’avance à chaque fois que ton cœur bat dans la cage de ta poitrine / Quand soudain léger tu fredonnes je suis cachée dans ton refrain / C’est moi l’été derrière le poing du soleil qui plante à tes paupières / Les banderilles de la beauté ».

Dans cette souplesse de la voix qui sait lâcher la bride ou la tenir, l’ensemble « Le cadran des jours », détonne par ces vers plus contrits, plus contraints, faits pour accueillir des notes ou des observations du quotidien. En revanche, dans Élégies étranglées, si la voix lancée s’étrangle vraiment (et avec quelle intensité !), on la sent qui cherche comment dire autrement que par le ton naturel du poète la douleur du deuil de ses parents. Le recueil s’ouvre alors à des proses, des blancs, à des vers plus courts aussi, parfois rimés, comptés, qui touchent par leur justesse. Le danseur montre une fois de plus la souplesse de son chant, prouvant encore une fois qu’en poésie, nécessité fait voix.

 

Victor Blanc

 

Odes dérisoires et autres poèmes, Olivier Barbarant
Poésie/Gallimard, 7,20€.

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