Pommerat ou la revanche de la fiction


findelouis-theatreLa voici donc cette grandiose épopée tant attendue après avoir été travaillée aussi longuement dans les conditions de production actuelle (laquelle production est d’ailleurs, comparée à se qui se passe pour le commun des équipes théâtrales, faramineuse). Une épopée donc maintes fois déjà annoncée sinon louée (les papiers d’avant-premières dans les journaux chez qui tel honneur est quand même exceptionnel en ont bien sûr fait état), si monumentale que seule sa première partie de 4 heures 20 nous est livrée. C’est aussi que l’événement célébré, la Révolution française, mérite bien, semble-t-il, aujourd’hui plus que jamais, ce type d’hommage. Un avis partagé par bien d’autres que Joël Pommerat ces derniers temps, le signataire de Ça ira (1) Fin de Louis. Et sans vouloir remonter au mythique 1789 du Théâtre du Soleil en 1970 suivi deux ans plus tard par 1793, qui auront, eux, véritablement marqué l’histoire de notre théâtre, on pourra toujours citer Notre terreur de Sylvain Creuzevault en 2009 et quelques autres tentatives encore plus récentes qui, à partir de textes de figures célèbres ou anonymes de la Révolution française s’ouvrent à d’autres horizons géographiques et politiques, comme dans Soulèvement(s) du trio Valérie Dréville, Marcel Bozonnet et Richard Dubelski, ou encore comme dans No(s) Révolution(s) d’Anne Monfort. On remarquera au passage que pour ce qui concerne les spectacles de Pommerat et de Creuzevault, tout comme pour Soulèvement(s), le travail a été réalisé à partir d’une recherche plus ou moins collective, et qu’en outre, gage de sérieux absolu, il s’appuie sur des historiens dont la compétence en la matière est reconnue, soit essentiellement Sophie Wahnich, même si pour Ça ira (1) Fin de Louis, c’est Guillaume Mazeau qui apparaît dans le générique comme Conseiller historique.

Une autre précision concerne le terme même d’hommage ou de célébration. Ça ira (1) Fin de Louis célèbre-t-il vraiment la naissance de la Révolution ? La réponse de Joël Pommerat est claire : il s’agit plus pour lui d’interroger ce qui est à la base de nos démocraties modernes que de le célébrer. « Il ne s’agit pas d’une pièce politique, mais d’une pièce dont le sujet est la politique » nuance-t-il. On observera d’ailleurs que les projecteurs ne sont pas uniquement braqués sur la constitution des premières assemblées du peuple (le tiers état), ils le sont tout autant sur la famille royale et son chef. Le titre du spectacle est à cet égard sans ambiguité avec d’un côté le peuple (Ça ira) et de l’autre le roi (Fin de Louis). Le déroulement de la représentation va dès lors osciller entre l’un, braillard, passionné, à la limite ingérable avec ses diverses tendances, et l’autre, compassé, guindé mais tout aussi violent. L’un qui envahira la salle et mettra les spectateurs dans le bain dans de constants allers et retours avec le plateau, l’autre cantonné à la scène laquelle, comme toujours chez Pommerat, est encore plus éloignée de la salle par le jeu de lumières et sa sonorisation particulière, véritable monde à part. Vouloir ainsi tout embrasser, passer d’un « camp » à l’autre pour mieux les mettre en relation et/ou en opposition ; une façon comme une autre de prendre du champ, de saisir l’entièreté de l’histoire, admettons.

Bien sûr la grande idée du spectacle qui aura fait pâmer d’aise spectateurs novices et spectateurs aguerris réside dans la manière – très efficace à défaut d’être originale – de faire en sorte d’impliquer le public dans les discussions, disputes et délibérations des représentants du peuple sans toutefois leur proposer d’intervenir. Les comédiens (qui jouent tous plusieurs rôles) sont donc dans la salle au milieu du public. Leur soudaine intrusion dans le cours de l’histoire a ceci d’intéressant qu’ils nous embarquent avec eux. Une fois le procédé admis, il n’était cependant pas nécessaire de le prolonger outre mesure jusqu’à plus soif… La parole est donc saisie par les représentants du peuple et les spectateurs vont assister à la constitution de l’assemblée nationale. Débats et empoignades entre les membres des districts puis des comités de quartier et de l’assemblée nationale, le spectacle s’y attarde à loisir, s’appuyant sur des textes d’archives dont on ne connaît pas la provenance (les programmes pourraient servir à cela), agrémentés et cousus avec d’autres paroles plus ou moins improvisée, pas toujours avec bonheur, le décalage et les anachronismes sont patents. Autre écueil, alors que Pommerat et les siens tentent d’élaborer une écriture chorale avec des comédiens qui n’ont pas de rôles assignés – ils interprètent indifféremment des figures d’un camp et de l’autre) –, des personnages finissent par apparaître, la députée Lefranc, le député Cabri, etc., et à ce stade la fiction reprend vite ses droits. Une fiction qui règne en maître d’ailleurs avec les séquences concernant le roi, bonne pâte libérale au bout du compte, et la famille royale. Pourquoi pas, mais encore aurait-il fallu jouer cartes sur table. De la fiction à la caricature (sur un tel sujet) il n’y a parfois qu’un pas. Ça ira (1) Fin de Louis flirte sans cesse avec. Quant à l’idée de faire jouer le tout dans des costumes d’aujourd’hui, pourquoi pas, mais on avait déjà saisi les rapprochements évidents entre les paroles d’hier et celles d’aujourd’hui.

Jean-Pierre Han

Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat. Spectacle présenté à Nanterre, puis en tournée, notamment du 8 au 28 janvier 2016 au TNP de Villeurbanne.


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