Entre les mâchoires des ténèbres


v_9782718609379Hélène Cixous et Olivier Charneux se tournent vers le nazisme dont ils dénoncent la monstrueuse machinerie. Hélène Cixous, née à Oran en 1937, revient à Osnabrück, la ville de sa mère, Eve Klein, dont une partie de la famille maternelle a été exterminée. Elle y « revient » parce que, à la fin du siècle dernier, elle avait déjà consacré à cette ville et à tout ce qu’elle représentait un livre important qui allait, avec Or, donner une autre orientation à son œuvre, l’ancrant dans un contexte familial très déterminant. Eve devenait une protagoniste littéraire et prenait une place centrale parmi d’autres figures mythiques et pourtant incarnées. Eve devenait une interlocutrice plus que privilégiée.

Dotée d’une autre langue (l’allemand) et d’un autre langage (un parler plus populaire, un humour, un bon sens dont l’écrivain jouerait non dans un esprit de dérision, mais comme d’une arme d’autocritique), elle dialoguait dans les livres, comme elle n’avait cessé de le faire dans la vie de sa fille. Eve, sa sœur Eri, leur mère Omi, ont échappé au massacre. Ce ne fut pas le cas de l’Onkel Andreas Jonas, qui apparaît ici comme le protagoniste secret, puis explicite de l’enquête.
Pour raconter son retour à Osnabrück, retour officiel qui sera célébré le jour anniversaire de la naissance de Hitler, coïncidence qu’Anne, la fille de l’auteur, trouve plutôt malvenue — mais cela fait partie des plaisanteries du hasard—, Hélène  Cixous procède comme elle a coutume de le faire : en entremêlant des réflexions sur les maîtres de la littérature, qui sont comme des guides mythologiques permettant de sonder l’inconscient (Homère, Shakespeare, Balzac Proust, Joyce), à un dépouillement d’archives familiales ou historiques et à des souvenirs personnels parfois évoqués dans d’autres livres.

Qu’a-t-il fallu pour que l’entreprise nazie se réalise dans la petite ville d’Osnabrück ? Quelle équipe, quelle topographie, quels moyens matériels, quel « esprit du temps » ? Des photos, des coupures de journaux, des circulaires, des papiers administratifs, des formulaires, des affiches rappellent un certain nombre de faits incontestables. Ce retour est une traversée de l’Histoire, et d’une histoire familiale que la géographie rend complexe. Comme presque toutes les familles juives, celle d’Eve Klein s’est répandue dans le monde, en Palestine, au Chili, en Angleterre, en France et Hélène communique avec ses cousines et tantes éparpillées, pour comprendre le destin tragique d’Andreas Jonas, et d’autres comme lui. Car Hitler et son administration n’auraient pas suffi. Il fallait d’autres mains, volontaires ou pas, pour parfaire le crime. Un enfant de trop, une antipathie ou un égoïsme familial, et la tragédie se boucle.

En rapprochant du Roi Lear ou de la Comédie Humaine le destin des victimes de l’extermination raciale, Hélène Cixous propose une vision intérieure de l’Histoire : le travail d’historien est trop mécanique et trop simpliste pour permettre de comprendre certains événements. La littérature, de tous temps, a dû intervenir, parce qu’elle fait converger l’intime et le collectif, et introduit la dimension imaginaire et donc mythique dans le réel. Elle n’est pas là pour se substituer au réel (en l’occurrence la destruction d’un peuple), mais pour le placer sous une autre lumière et l’approfondir.
Aussi, les anticipations (la vie algérienne, les rapports familiaux qui ont suivi, l’œuvre même de l’auteur) ne sont-elles pas des anachronismes, mais au contraire donnent tout son sens au regard rétrospectif, ici essentiel pour éclairer des événements certes mondialement connus et déjà analysés dans leur généralité visible, mais demeurés indicibles et obscurs dans la réalité individuelle de chaque déportation. « Fin 1938, Omi était seulement sauvée. Frères et sœurs deportiert. Ensuite ermodiert ? Mais cela se passait dans le livre qui s’écrivait en allemand. Dans le livre d’Osnabrück à Oran, ma grand-mère se mettait au français, son gendre (mon père) se jetait à l’allemand, on tentait le trilingue avec l’espagnol, on riait. Le mot nazi sonne dans mes premiers cauchemars, mais comme j n’en ai jamais vu aucun, le rêve peint « les-nazis » comme une forêt de dents dense et noire, les nazis devenus invisibles et sans corps, entre la double rangée desquelles nous cherchons à nous glisser. Ma grand-mère et moi nous nous tenons par la main et nous courons à toutes jambes entre les mâchoires des ténèbres. Comme deux petites filles. »
Hélène Cixous va à Osnabrück « comme si maman était devenue Osnabrück, voilà comment j’y vais, comme si elle m’y attendait, comme si je m’attendais à la voir venir vers moi au coin de la Grande-Rue ». Eve Klein, morte il y a deux, ans, vit encore dans ce livre, puisque les morts ne cessent de nous parler, de nous chercher.

La démarche d’Olivier Charneux est apparemment moins intérieure. Mais ce n’est qu’apparemment. Il procède lui aussi à une enquête sur le nazisme, en traçant le portrait d’un médecin danois, fou, qui voulait « sauver » les homosexuels, les guérir et donc non pas les exterminer, mais faire leur « bonheur ». Le livre se présente à la fois comme une enquête, à base d’archives (danoises et allemandes), qui bénéficient du travail de quatre journalistes et de plusieurs historiens, et comme une sorte de représentation romanesque, faite de saynètes dialoguées où se dessine, de plus en plus effroyable, la lubie de ce scientifique qui se voulait novateur en conjuguant une obsession pathologique au délire de « normalisation » nazie.
9782221190210Convaincu que l’homosexualité masculine provenait d’un désordre strictement hormonal et qu’il en avait eu la preuve en « soignant » des volontaires aussi fous que lui, il avait conçu un cocktail de testostérones, le fourrant dans une capsule qu’il voulait (et y parvint) insérer dans le corps des « malades ». Aidé par son amitié pour Helge Rosvaenge, ténor danois qui était dans les petits papiers des Nazis et avait fait carrière à Berlin, Salzbourg et Bayreuth, il eut la voie ouverte par Himmler qui le laissa pratiquer ses interventions chirurgicales sur des Triangles roses, les déportés homosexuels, à Buchenwald.

Le cas de Carl Værnet aurait pu, en d’autres circonstances, n’apparaître que comme une démence pittoresque comme en a connu l’histoire de la médecine ou celle de la science. Vouloir guérir de force des prisonniers qui ont été déportés sur dénonciation de leur orientation sexuelle prend une tonalité tragique. Carl Værnet profita de la complaisance de ses compatriotes et de quelques corruptions pour avoir la vie sauve à la fin de la guerre et il trouva, au terme d’un périple, refuge en Argentine où il survécut une vingtaine d’années.

En rédigeant son livre, Olivier Charneux adopte un ton distant et d’une candeur volontaire qui laisse apparaître l’absurdité désastreuse de ce destin et l’imbécillité de son personnage. Ne jugeant jamais le médecin, il laisse parler les faits. Mais le lecteur qui connaît les livres précédents de l’écrivain, saura reconnaître, outre son goût pour la narration dépouillée et linéaire, son interrogation inlassable sur l’identité sexuelle, sur les exclus, sur les marginaux, et aussi sur ceux que menace la folie. Carl Værnet était, assurément, un personnage épouvantable de sottise et de nocivité, mais il était animé des meilleures intentions du monde, contrairement aux SS. Il crut jusqu’à sa mort à son innocence, avec la meilleure foi dont un idiot est capable. Les théories de Magnus Hirschfeld, qu’il rencontra, trouvaient une application atroce chez ce Frankenstein auquel les nazis donnèrent les moyens de réaliser ses expériences.

Dans son épilogue, Olivier Charneux rappelle que les théories délirantes de Carl Værnet prospèrent encore, malgré la suppression de l’homosexualité par l’Organisation Mondiale de la Santé de la liste des maladies mentales. Son livre est un hommage aux déportés homosexuels et à toutes les victimes de l’ostracisme. Mais c’est aussi une froide constatation de ce qui a permis à un tel fou de donner suite à ses obsessions maniaques.
Le livre d’Hélène Cixous aurait dû, par un concours de circonstances de sa vie professionnelle qui la conduisait à être invitée à Jérusalem, se poursuivre en Israël, ce qui explique son titre. Mais elle a préféré s’en tenir à son séjour à Osnabrück. Son grand-oncle était allé en Israël, mais en fut renvoyé, pour vivre sa mort tragique à Terezin. Les documents fournis en annexe sont, dans leur cynisme assumé (affiches ou petites annonces), porteurs des marques de cette même chiennerie dont profita Værnet et qui était la complice nécessaire à la machine nazie.

Les deux approches de la question sont différentes : alors qu’Olivier Charneux met en scène son grotesque personnage, à partir de faits avérés et dans un décor historique hélas connu, pour laisser apparaître l’invraisemblable vérité d’événements qui se sont réellement produits, comme une sorte de bande dessinée claire et édifiante, limpide et terrifiante, Hélène Cixous, elle, conduit le lecteur dans le labyrinthe de la mémoire familiale, arrachant la tragédie à la scène objective des archives, pour la replacer sur la scène intime, où les mystères demeurent, se nichant dans un appel téléphonique, dans une lettre retrouvée, dans une réminiscence, dans un rêve, sur une photographie, dans une notule, dans un fragment de dialogue.

René de Ceccatty

 

Gare d’Osnabrück à Jérusalem, d’Hélène Cixous
Illustrations de Pierre Alechinsky
Galilée, 180 pages, 24 €

Les guérir, d’Olivier Charneux,
Laffont, 200 pages, 18,50€


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