Pour une bibliothèque chinoise (XXI)


Le Rêve dans le pavillon rouge

reve-pavillon-rouge-temp-feiAprès Au bord de l’eau, Le Voyage vers l’Ouest, Les Trois Royaumes, les éditions Fei nous donnent à lire ce mois-ci Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin, le quatrième «trésor» de la littérature chinoise, l’une des fiertés de la Chine selon Mao Zedong. Il s’agit d’une adaptation du roman de Cao Xueqin en lianhuanhua, c’est-à-dire en bande dessinée publiées à Shanghai en 1981 et traduite en français par Nicolas Henry et Si Mo. Rappelons à nos lecteurs que la première forme de bande dessinée chinoise remonte au début du xive siècle. Le texte occupait, comme aujourd’hui encore, le bas de la page tandis que le dessin, l’illustration, en couvrait la plus grande partie. Remarquons qu’il n’y avait pas de bulle. Au xxe siècle, tous les grands romans comme de nombreux récits ou contes ont été adaptés, résumés, par ces lianhuanhua imprimés dans de petits volumes au format à l’italienne, à destination d’un public populaire. Les éditions Fei ont réuni les seize fascicules qui composent cette version abrégée du Rêve dans le pavillon rouge dans un élégant coffret, naturellement toilé de rouge. C’est un bel hommage à Cao Xueqin dont on a célébré, il y a quelques semaines en France, le tricentenaire de la naissance.

Dans le livret fort bien établi à l’intention du lecteur français les traducteurs Nicolas Henry et Si Mo soulignent que «fidèle à l’idéologie du parti communiste chinois des années 80, cette version a été expurgée de tous les passages licencieux et surtout de toute la trame fantastique […] La version réaliste de ce lianhuanhua rend cependant la lecture nettement plus simple […] tout en gardant intacte la force du récit.» Ils expliquent fort bien comment ils ont «tenté de conserver» les références de Cao Xueqin aux ouvrages littéraires et aux poèmes classiques, «références censées être connues du lecteur chinois, mais totalement obscures sous nos latitudes : les notes résument brièvement le sens du texte de référence sans rentrer dans le détail.» De même donnent-ils au lecteur un aperçu de la précision de la langue chinoise concernant les «rangs et les appellations familiales» : «la place de chacun dans la famille est définie par un terme précis, qui n’a aucune équivalence en français.» Enfin, on lira avec profit leur commentaire sur l’écriture du Rêve dans le pavillon rouge, en dialecte pékinois «avec ses intonations, ses tournures de phrase spécifiques et son vocabulaire très imagé». Ils relèvent «le nombre incalculable de jeux de mots contenus dans le nom des personnages et leurs homophonies».

Enfin, l’écrivain Chi li, dans sa préface, propose quelques références historiques sur la vie et l’œuvre de Cao Xueqin. Il faut savoir qu’il existe en Chine un secteur d’études universitaires consacrées au Rêve dans le pavillon rouge, le hongxue qu’elle traduit (Chi li) par «rougeologie» : «[…] des chercheurs dédient leur vie entière à l’étude du roman. Plusieurs écoles se sont dégagées, chacune défendant son point de vue, avec quasiment autant d’avis que de chercheurs, qui ne cessent de se chamailler, chacun y allant de son livre et de sa propre théorie.»

Verso_260502Mao Zedong disait qu’il faut lire cinq fois Le Rêve dans le pavillon rouge avant d’avoir le droit d’en parler. Ce n’est sans doute pas tout à fait faux. Je commence une troisième lecture et j’avoue que je vais de découvertes en découvertes, de surprises en surprises tant les facettes de ce grand roman sont nombreuses. Mais ne peut-on pas tenir le même discours au sujet de toute œuvre majeure, La Recherche du temps perdu de Proust ou le Don Quichotte de Cervantès ? Par exemple. On voudra bien me pardonner de me risquer ainsi à discourir sur ce chef d’œuvre. Aussi commencerais-je par le titre de l’œuvre Le Rêve dans le pavillon rouge, en chinois Hong lou meng, c’est-à-dire littéralement hong rouge, lou pavillon à étages, meng rêve. Le titre n’a pas toujours été celui-ci et ne s’est imposé qu’une trentaine d’années après la mort de l’auteur. La couleur rouge explique Li Tche-Houa et Jacqueline Alézaïs, les traducteurs de la Pléiade, «dont on peignait les riches résidences, symbolise le luxe et le bonheur. Le pavillon rouge désignait les appartements intimes des femmes de grande maison». Quant au mot rêve, selon le préfacier (le Maître éveillé du rêve), «l’auteur utilise le mot rêve dans le titre de son ouvrage, parce que les belles du gynécée, dont il perpétue la mémoire grâce à son talent littéraire, frôlent le domaine de l’illusoire. S’il situe ce rêve dans un pavillon rouge, c’est qu’il dépeint les amours mi réelles, mi imaginaires des jeunes gens et des jeunes filles d’une grande famille». Que nous dit Cao Xueqin lui-même dans le premier écrit de son ouvrage ?

«Demeurant à présent en proie aux vents et poussières de ce bas monde, sans avoir, en rien, réussi à rien, me revient brusquement le souvenir de toutes les filles ou jeunes femmes dont j’étais naguère entouré […] je ne saurais, à aucun prix, en raison de ma propre indignité ni pour excuser mes faiblesses, les laisser, toutes ensembles, s’éteindre dans l’oubli.»

Si le titre Le Rêve dans le pavillon rouge semble avoir eu la préférence de l’auteur dans le cours de la composition de son roman, «il dut le remplacer par celui de Mémoires d’un roc à partir de 1754», selon Li Tche-Houa, «parce que Zhiyanzhai, le principal commentateur de l’œuvre, le souhaitait. Le livre fut aussi appelé L’Union de l’or et du jade, Miroir magique des amours de brise et de clair de lune, Les Douze Belles de Jinling, entre autres titres.

Cao Xueqin prétend avoir été non l’auteur du roman, mais un simple réviseur de l’ouvrage, écrit Zhiyanzhai : «Cela prouve la ruse subtile de l’auteur. Des supercheries de ce genre abondent dans la suite de l’œuvre.» Je ne peux qu’indiquer ici, à grands traits, les débats qui ont animé ou continuent d’animer les chercheurs spécialistes du Rêve dans le pavillon rouge. On doit à Hu Shi (1891-1962) d’avoir montré, sans l’ombre d’un doute, que Cao Xueqin était bien l’auteur de ce roman. Il reste que l’incertitude demeure encore sur les dates de sa naissance et de sa mort : 1715-1763 ? Hu Shi a promu une méthode historique en se référant à des documents qu’il a soumis à un examen et à une analyse scientifiques rigoureuses. C’est ainsi qu’il a pu confirmer l’identité de l’auteur, réunir toutes les informations nécessaires sur sa famille et sur son époque. Il a montré ainsi que de nombreuses scènes du livre étaient autobiographiques. Mais il est allé sans doute trop loin en ne voyant dans Le Rêve dans le pavillon rouge que des mémoires de l’auteur. Il faut noter qu’avant lui Wang Guowei, auteur des Écrits critiques sur «Le Rêve dans le pavillon rouge», avait «pris en compte la double dimension philosophique et esthétique de l’interprétation de la valeur artistique» du roman. Cao Xueqin ne dit-il pas dans les premières pages de son ouvrage : «j’ai voulu du moins faire l’aveu de toutes les fautes dont je me suis rendu coupable à l’époque déjà lointaine où, grâce aux faveurs impériales et aux mérites de mes ancêtres, je ne portais que robes de brocart et culottes de soie ; où je me gorgeais de friandises et me réjouissais de viandes grasses […]»

reve-de-pavillon-rouge-open-boxLa famille de Cao Xueqin a entretenu des liens très étroits avec la maison impériale de la dynastie mandchoue et bien avant les règnes de Shunzhi et de Kangxi, puisqu’en 1632 le capitaine Cao Shixuan (père du trisaïeul de Cao Xueqin) fait partie de la Bannière blanche mandchoue. Il est à Pékin en 1644 au moment où le dernier empereur des Ming, Sizong, s’est pendu sur une colline située derrière le palais impérial. L’empereur Kangxi eut comme compagnon d’études Cao Yin (1658-1712) grand-père du romancier… Les Cao ont rendu de grands services aux Mandchous : «Ils connaissaient parfaitement les deux langues, appartenaient à cette classe d’hommes […] qui ont joué au xviie et xviiie siècle un rôle d’informateurs auprès du pouvoir, et d’intermédiaires avec les élites chinoises.» (Li Tche-Houa). Entre autres titres conférés par Kangxi, Cao Yin et son beau-frère, la charge de censeur impérial de la gabelle de Yangzhou et celle d’intendant des soieries. «Ce monopole, explique Li Tche-Houa, procurait à lui seul presque la moitié du revenu annuel de tout l’empire et les Cao y trouvèrent des ressources pour combler l’énorme déficit causé dans leurs finances par les visites dont les honora le souverain.» Cao Yin, poète et dramaturge, est l’éditeur de la «Poésie complète des Tang» en 900 fascicules (1707). Ces précisions ne sont pas anecdotiques. On en retrouve la trace dans le récit qu’en donne Cao Xueqin dans Le Rêve dans le pavillon rouge : «Fait unique ils ont reçu quatre fois le cortège impérial […] L’argent n’en parlons pas. Ce n’était pour eux que fumier et poussière. […] Ils ne faisaient que dépenser en faveur de l’Empereur l’argent de la maison impériale, voilà tout.» Le lecteur aura une idée de ce faste dans les récits 16, 17 et 18 du roman lorsque, pour recevoir l’Impériale Compagne Jia, il est entrepris des travaux dans les palais des Jia : aménagements des parcs et des jardins d’une telle somptuosité que l’honorable compagne s’écrie : «Trop fastueux ! Dépense excessive.» À ce moment se présenta un eunuque qui la pria, à genoux, de bien vouloir monter en barque […] Sur les deux rives du cours d’eau limpide, dont les méandres simulaient des ondulations de dragon, s’étendaient des balustrades de marbre, sur lesquelles étaient fixées des lanternes de cristal ou de verre de toutes formes, à l’épreuve du vent […] C’était vraiment un monde de verreries, un univers de perles et de gemmes.»

À la mort de l’empereur Kangxi, son quatrième fils, Yongzhen lui succède après avoir assassiné ses frères. Les Cao, à la suite des visites de l’empereur, sont ruinés. Yongzhen qui veut se débarrasser des serviteurs de son père qui connaissaient le complot qui lui avait permis d’accéder au trône, destitue et confisque les biens des Cao — ou ce qu’il en reste. Cao Xueqin naquit dans cette période. Que sait-on de lui ?

Yu Rui (1771-1838) dit qu’«il avait la taille corpulente, le teint sombre, un bagou exceptionnel, à la fois élégant et amusant. […] Suspendu toute la journée à ses récits extraordinaires, l’auditoire n’éprouvait jamais de lassitude. C’est de là que vient le merveilleux de son livre». Dun Cheng parle aussi de «sa façon désinvolte de mettre son manteau à l’envers et de discourir en s’épouillant». On sait par ses amis, Dun Cheng en particulier, qu’il vécut dans une grande misère. Il était poète, peintre calligraphe, joueur de cithare, chanteur et… acteur amateur. Écoutons Pan Deyu : «Manquant de vêtements et de nourriture, il vivait grâce l’hospitalité de parents et d’amis. Il écrivait son ouvrage tous les soirs, à la lueur d’une lampe. Faute de papier, il dut le rédiger au dos des feuillets d’une éphéméride. Il y renonça avant de l’avoir achevé.» Fen Kuan rapporte le témoignage de gens âgés qui ont connu Cao Xueqin : «À l’époque où il écrivait son roman, il ne possédait que quatre murs, une table, un tabouret et un pinceau usé.» D’autres témoignages vont dans le même sens. Celui du père de Zhang Yonghai est particulièrement révélateur. Il décrit Cao Xueqin à l’époque où il vivait au pied de la Montagne de l’Ouest : «[…] Parfois, il abandonnait ses amis au milieu d’un repas ou d’une beuverie pour retourner chez lui. Intrigués, ses compagnons le suivaient à son insu et le trouvaient plongé de nouveau dans la rédaction de son roman. Souvent, il se promenait seul sur les chemins, perdu dans la méditation. Les passants s’étonnaient de son air bizarre, mais il s’en moquait, aussi le traitaient-ils de fou.»

Nous savons maintenant que Cao Xueqin n’a pas terminé son roman. Seuls, les quatre-vingts premiers récits sont de son pinceau. Et les quarante autres qui suivent ? Certains ont-ils été égarés ? Écrits par d’autres ? Sur ces points, les avis des spécialistes divergent. On sait cependant par les annotations des commentateurs des quatre-vingts premiers récits qu’il en avait écrit trente autres. Que sont-ils devenus ? Je ne peux évidemment que renvoyer le lecteur à l’introduction de Li Tche-Houa de l’édition Pléiade du Rêve dans le pavillon rouge.

L’édition actuelle du roman composé de cent vingt récits fut imprimée en 1791 et 1792 par ses deux coéditeurs Cheng Weiyuan et Gao E. Ils sont soupçonnés d’avoir ajouté les quarante derniers récits et d’avoir falsifié le projet de Cao Xuequin «qui prévoyait la ruine totale de la maison des Jia». L’édition qu’ils ont établie se conclut au contraire par le retour de la faveur impériale envers les Jia. Hu Zhi attribuait l’écriture des quarante derniers récits à Gao E. Yu Rui s’interrogeait : «Quant aux quarante derniers récits, ils ne sont pas du tout du même style que les précédents, cela saute aux yeux de tout le monde. Un certain Cheng et un certain Gao ont prétendu les avoir achetés par hasard, sur le plateau d’un brocanteur au tambour. Est-ce vrai ou faux ?» Li Tche-Houa quant à lui, comme bien d’autres spécialistes du roman aujourd’hui, conclut à l’existence d’un auteur anonyme pour les quarante derniers récits, «œuvre complétée par les deux coéditeurs «dont le mérite essentiel a été de permettre l’accès du roman au grand public, depuis les dernières années du xviiie siècle».

Cao Xueqin a-t-il abandonné l’écriture de son roman ? Et si oui, pourquoi ?

La suite, le mois prochain.

Jean Ristat

Cao Xuequin, Le Rêve dans le pavillon rouge, coffret 2 volumes, Bibliothèque de la Pléiade, 3278 pages, Gallimard.


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