Le Paradis d’Accattone


Accatone_1-1444915803-miniVoici un livre-film… Façon de faire courante en Italie mais beaucoup plus rare en France. Pourtant, les éditions Macula viennent de relever le défi avec Accattone, de Pasolini… Le livre-film Accattone paraît donc en français, cinquante-quatre ans après sa diffusion en salle. La préface est signée par Carlo Levi et l’ouvrage est agrémenté de textes de Pasolini lui-même. Le Dossier Accattone constitue le second volume. Il est nourri de textes du biographe de Pasolini, Hervé Joubert-Laurencin, mais il accueille aussi de contributions des historiens de l’art Philippe-Alain Michaud, Francesco Galluzzi, du photographe-écrivain Christian Caujolle, de Pasolini encore (un entretien), sans oublier l’article de Pierre David, « Le printemps noir du cinéma » qui avait paru dans Miroir du cinéma, en octobre 1962, auquel répond celui de Jean Collet, « Le blanc et le noir », mis en circulation dans les Cahiers du cinéma en juin de la même année. Accattone : c’est un monde de pré-expression nous dit Carlo Levi en guise de préambule. Un monde antérieur au langage : « c’est le monde des borgate, qui campe aux abords de la ville, dans l’éternelle attente d’y entrer, refoulé dans les limbes par les choses, leur violence et leur offense, refoulé aussi par lui-même, par son extrême faiblesse, antérieure et extérieure aux drames de la liberté ». C’est le monde du sous-prolétariat, explique Pasolini, ce sous-prolétariat en lequel les bourgeois, en 1961, voyaient le mal, « exactement comme les racistes américains le voyaient dans l’univers des Noirs ». Pasolini confie même qu’entre 1961, année où Accattone sort au cinéma, et 1975, date à laquelle le film est projeté sur les écrans de la télévision (la tragique télévision, comme il le dit), « aucun bourgeois ne sait encore concrètement ce qu’est le sous-prolétariat aujourd’hui ». Il va plus loin encore, dans ce même texte écrit après la première diffusion télévisée du film le 7 octobre 1975, écrivant qu’entre 1961 et 1975 quelque chose d’essentiel a changé : il y a eu génocide. « On a détruit culturellement une population. Il s’agit précisément de ces génocides culturels qui avaient précédé les génocides physiques de Hitler » soutient-il. D’ailleurs, on le voit dans ce livre-film, Accattone suppose, pour chacun de nous, une montée au Calvaire. Hervé Joubert-Laurencin l’affirme ici, à propos d’une des grandes séquences de ce film (lui-même grand de bout en bout), la dernière séquence d’errance avec la charrette de marchand de légumes chargée de fleurs mortes. C’est d’autant plus vrai que les tout derniers mots d’Accattone disent le paradis : « Maintenant, je me sens bien

La mort d’Accattone

Accatone_2-1444915807-miniJean Collet écrivait dans son article de 1962 qu’Accattone était dans la mort bien avant cette mort : « il avait marché trop loin, exploré des terres d’où l’on ne revenait pas ». Accattone est un personnage d’outre-tombe, un fantôme, un non-mort, reprend à son tour Hervé Joubert-Laurencin, soulignant que le chœur n°78 de la Passion selon saint Matthieu de Bach, que Pasolini associe au personnage d’Accattone, est qualifié par lui de « motif de la mort » et de « motif dominant ». De quoi meurt Accattone ? De faim. C’est un homme qui rêve d’un plat de pâtes aux fayots. C’est un affamé, soit l’exact contraire du larron du merveilleux film La Ricotta, le larron qui, on s’en souvient, meurt d’avoir trop mangé. Oui, c’est ainsi que Pasolini a compris et utilisé le cinéma : non pas en reprenant la question christologique du point de vue dogmatique (le cinéaste de l’Évangile selon saint Matthieu s’est toujours dit athée), « mais comme une hypothèse portant sur l’origine de la représentation » analyse Philippe-Alain Michaud. Il relaye ainsi ce que Jean-Louis Schefer avait déjà développé dans un petit livre intitulé Cinématrographies (P.O.L, 1998), à savoir « l’idée absurde d’une généalogie des images depuis la scène de Golgotha », disait Schefer, « idée qui ne se justifie que dans l’iconologie chrétienne (elle en est même toute l’idéologie), et, appliquée au cinéma, devient en effet absurde, bien que ce soit « un point de perspective expérimentale dans une histoire des images ». Philippe-Alain Michaud l’aborde dans son texte savant intitulé « L’adoration des surfaces », où il étudie comment le Christ est devenu une image, depuis la diffusion des images acheiropoiètes (les images non faites de main d’homme) qui se répandent au VIe siècle dans tout l’Orient avant de gagner l’Occident…

Accatone_6-1444915834-miniPasolini, dans ses films, « n’a cessé de remettre en scène l’Evangile entendu comme récit mythique de la figurabilité » constate l’historien de l’art. C’est allégorique dans Théorème, littéral dans L’Evangile selon saint Mathieu, parodique dans La Ricotta et quasiment mimétique dans Accattone. Dans son « Accattone, des racines dans la peinture », Francesco Galluzzi rappelle que tout a commencé pour Pasolini avec les historiens d’art Roberto Longhi et Gianfranco Contini. Surtout Longhi, rencontré dans les salles de l’Université de Bologne à l’occasion d’un cours sur la peinture de Masolino et Masaccio, pendant l’année académique 1941-1942, période au cours de laquelle Pasolini écrit ses premiers poèmes frioulans. « Je crois avoir souvent pensé à Masaccio pour Accattone » reconnaît Pasolini lui-même. Et à Giotto, aussi : il y a chez Pasolini comme chez Giotto un peuple qui ne ressemble à aucun autre. Il faut insister sur le peuple de Pasolini : tous ses personnages, à commencer par Accattone (joué par Franco Citti qui n’est pas plus que les autres un comédien professionnel), Stella, Maddalena, Giorgio-le-sec… ne ressemblent à aucun autre ; nous ne verrons plus jamais des hommes et des femmes qui ressemblent à ceux-ci ; par exemple Cartagine qui, à la toute fin du film, se déchausse… et empuantit l’air d’une façon phénoménale. « Tu pues davantage vivant que mort ! » lui lance Accattone, indigné, mais bientôt mort de rire à son tour, quand Cartagine lui avoue qu’il ne s’est pas lavé les pieds depuis le quinze août, quand il est allé à la mer ! Là encore, il y a comme la parodie de l’odeur de sainteté considère Philippe-Alain Michaud. Accattone dit à Cartagine : « Le DDT tue les mouches, mais c’est rien à côté ! Toi, avec l’odeur que tu dégages, tu peux même tuer des chevaux ! ». Pasolini affirmait justement sentir encore la religion des choses… Il le disait notamment à propos de son activité de peintre, lui qui a même fait un portait dessiné de Roberto Longhi (on a pu l’admirer l’année dernière à l’exposition « Pasolini » de la Cinémathèque Française). Il dessinait et insérait des illustrations dans ses œuvres littéraires. Il voyait dans l’image « comme un signe doué d’une immanence spécifique pouvant cicatriser la blessure de la distance entre les mots et les choses » explique Hervé Joubert-Laurencin. Pasolini aimait les mots et les choses. Il aimait la métaphore, dont il dit ici, dans « Notes après Accattone », qu’elle fait toute la différence entre l’expérience cinématographique et l’expression littéraire. Kafka pensait au contraire que les métaphores le faisaient désespérer de la littérature (il le dit dans son Journal, à la date du 6 décembre 1921). Mais Pasolini est tout simplement sans espoir : il dit ainsi avoir donné avec Accattone « une tragédie sans espérance » et il espère bien que « peu seront les spectateurs qui verront un signe d’espérance dans le signe de croix sur lequel le film se conclut ». Et pourtant, « non seulement Accattone meurt, mais il va au Paradis ».

Didier Pinaud

Accattone, de Pier Paolo Pasolini. Scénario et dossier, en deux volumes.
Éditions Macula, 400 pages, 44 euros.


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