Le « communisme-mouvement » d’Alain Badiou


Alain Badiou a entamé depuis plusieurs années une bataille idéologique pour défendre ce qu’il nomme l’ « hypothèse communiste », et ce à travers des livres, des conférences, des entretiens et des séminaires de réflexion, notamment aux côtés de Slavoj Zizek. On sait que les livres d’Alain Badiou peuvent se montrer fréquemment bien difficiles d’accès, mais lorsque le philosophe passe à l’exposé oral de ses convictions, il affiche une clarté indéniable. Par l’intermédiaire d’un dialogue avec le philosophe allemand spécialiste de la philosophie française, Peter Engelmann, Quel communisme ? permet une approche concise et accessible des réflexions de Badiou sur le communisme.

BadiouBadiouToutefois, le lecteur ne doit pas se méprendre : Badiou ne trace jamais une image précise d’une « société communiste ». Tout juste précise-t-il que parmi les trois formes de propriété des sociétés modernes – privée, étatique et coopérative – la propriété coopérative devrait être réhabilitée dans un « après-capitalisme ». S’il maintient sa critique des rapports marchands ou de l’institution étatique, il n’explique pas clairement ce qu’on pourrait leur substituer. Il a même parfois tendance à se débarrasser du problème par quelques aphorismes qu’on pourrait juger faciles (« on n’a pas besoin d’imaginer quoique ce soit, le problème est de lutter »). Mais il s’agit aussi du forme de fidélité aux déclarations marxiennes qui disaient refuser vigoureusement les « recettes comtiennes » sur l’avenir et les projets utopiques de cité idéale.

Badiou est par contre beaucoup plus fécond quand il évoque longuement l’histoire du mouvement ouvrier, notamment à partir de l’événement fondateur de la Commune de Paris. Cette dernière est bien la matrice des mouvements socialiste et communiste de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle. Non qu’elle en soit le prolongement logique : loin de là. Les partis socialistes et communistes en réaction à l’échec sanglant de la Commune de Paris, en auraient largement renversé les caractéristiques. Pour vaincre le capital et ses agents, l’idée se serait imposée qu’il fallait construire le mouvement révolutionnaire sur le « modèle militaire ». C’est évidemment au parti léniniste que pense Badiou ici, mais il est judicieux de remarquer que le modèle de parti léniniste provient en partie d’une matrice kautskienne et donc social-démocrate d’ailleurs longtemps revendiquée par Lénine lui-même.

Or, Badiou diagnostique l’échec du modèle militaire de construction du socialisme, car celui-ci porte à son paroxysme, l’idée de la « représentation » du tout – le mouvement révolutionnaire – par la partie – le parti organisé et notamment ses dirigeants. Dénotant une aspiration plus libertaire qu’on pourrait le concevoir, le philosophe construit une critique vigoureuse de la logique de la représentation. Il la perçoit dans tous les champs du monde social, que ce soit dans le champ des rapports amoureux – sous la forme de l’institution du mariage –, dans le champ artistique – sous la forme de l’académisme – ou le champ étatique sous le la forme du parlementarisme ou du bureaucratisme. Ce qui donne lieu à quelques aphorismes souvent cinglants : « La famille est par rapport à l’amour ce que l’État est par rapport à la politique ».

Le radicalisme d’Alain Badiou ne vise pas toutefois à la tabula rasa de toutes les institutions humaines car il est conscient qu’une forme de représentation reste inévitable. La solution à cette contradiction résiderait dans « l’organisation » et non dans le refus individuel de toute représentation à la manière d’un certain anarchisme « anti-collectiviste ». Conçue comme une réunion d’êtres libres, adoptant une forme horizontale mais admettant des principes de discipline qui seraient une arme au profit des dominés, l’organisation prônée par Alain Badiou est plus une esquisse à approfondir qu’un modèle « clé en main ». À l’image d’un communisme aux contours encore à définir.

Baptiste Eychart

Alain Badiou, Quel communisme ? Entretien avec Peter Engelmann, Bayard, 128 pages, 14,90 €.


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