Le porno : plus que de la masturbation


voros pornÉtrange trajectoire que celle de la pornographie : jadis de forme principalement littéraire et sophistiquée, destinée à un public de nantis cultivés et originaux, elle est devenue tout autre chose au tournant du XIXe et du XXe siècles. Par l’intermédiaire de la diffusion de cartes postales semi-clandestines mais au succès important, puis plus tard, du cinéma, elle est devenue un produit de masse principalement de forme visuelle, marquée par les stéréotypes et un manque d’ambition patent. Aujourd’hui elle est même devenue un champ d’investigation universitaire, les Porn studies nées dans les universités américaines, à la confluence de la critique esthétique, de la sociologie et des études sur le genre ou sur les races. En France, elles commencent à prendre pied grâce à des chercheurs français mais aussi par les premières traductions de travaux anglo-saxons. Le recueil Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies, dirigé par Florian Vörös donne un aperçu de ces travaux en publiant des auteurs trop méconnus chez nous comme Linda Williams ou Laura Kipnis.

Il n’y a là rien de scabreux évidemment et le ton, parfois personnel, est généralement assez distancié. Si le vocabulaire s’avère quelque fois jargonneux, les articles réunis ici se lisent avec aisance, si l’on admet qu’il vaille le coup de se pencher sur les fines mais réelles distinctions entre la « pornographie lesbienne » et la « pornographie gouine », ou sur les impacts de plateformes pornographiques amateurs comme X Tube.

La démarche initiale est en effet de se saisir de tous les objets pornographiques, même les moins dignes de recherche, que ce soit les vidéos amateurs de mauvaise qualité dénichables sur la Toile, les cartes postales que l’on se passait plus ou moins sous le manteau autour des années 1900, ou même les spams obscènes qui envahissent trop souvent nos boîtes mails. À chaque fois, il s’agit de refuser une « lecture paranoïaque » de ces improbables objets de recherche : on peut y trouver autre chose que ce que nos conceptions préexistantes nous enjoignent à trouver, à savoir de la bêtise, de la médiocrité et de la vulgarité.

Plusieurs types de lecture envisageable

Susaan Paasonen propose d’y substituer à la place une « lecture réparatrice » ou « impliquée » qui soit à la fois sensible aux ambiguïtés que l’on peut déceler dans beaucoup de matériaux pornographiques, mais aussi qui accepte que ces matériaux puissent aussi nous toucher d’une certaine manière. Elle en vient à critiquer certains discours dits féministes qui cache derrière un rejet de la pornographie – paresseusement distinguée d’un érotisme valorisé a contrario – une forme d’élitisme d’origine bourgeoise. « La répugnance féministe pour la pornographie peut nous aider à comprendre le dégoût provoqué par l’étalage des organes génitaux, des orifices corporels et des fluides, mais aussi la vision de la pornographie comme interdite et donc comme excitante et transgressive ». Certes la « frénésie du visible » que l’on trouve tant dans la pornographie notamment visuelle, avec ses gros plans sur les sexes en particulier, peut s’avérer une limite objective qui uniformise le discours pornographique. Mais elle constitue aussi une transgression permanente et inacceptable pour la tradition bourgeoise et pré-bourgeoise de contrôle et de dissimulation du corps.

Cette dimension transgressive de la pornographie peut sembler moins évidente de nos jours, mais elle l’a été assurément jadis et ce même quand la pornographie est devenue un produit de masse destinée non plus à quelques cénacles d’aristocrates mais à des consommateurs issus des classes populaires. Un excellent article de Lisa Sigel sur la diffusion des cartes postales pornographiques entre 1880 et 1914 nous dévoile toutes les inquiétudes des censeurs et des policiers. Élitiste et achetée par des réseaux limités de connaisseurs, la pornographie ne posait pas tant de problème. Accessible à l’homme ou à la femme du peuple, au tout-venant, elle effraie d’un coup. Notamment, lorsqu’elle ridiculise lors de scènes obscènes des représentants des classes possédantes. Et surtout lorsqu’elle risque de tomber dans les mains des colonisés dont il n’est pas question qu’ils voient nue une femme blanche. La conclusion s’impose limpide : « dans les colonies, comme en métropole, la direction des idées [ à savoir] “Qui fantasme sur qui ?” […] constituait un enjeu clé du maintien de l’ordre social. »

Porno 2.0 ?

Il faut toutefois admettre que même si le porno peut ponctuellement proposer des produits remettant en cause les préjugés de race, de genre, de classe ou même de génération (lorsqu’il met en scène des personnes âgées), c’est souvent pour de raisons commerciales et non militantes. Et le grand porno mainstream reste désespérément attaché aux mêmes leitmotivs (cris artificiels, éjaculations faciales, fausses scènes lesbiennes etc.). Un article sur le porno 2.0, à l’ère du numérique et des nouveaux réseaux sociaux, s’interroge sur l’émergence d’une forme de pornographie non conditionnée et non conditionnante. Les intervenants sur un site comme X Tube sont des amateurs qui postent des vidéos effectuées par leur soin ayant eux-mêmes ou leurs partenaires comme sujets. Ils ne se conforment pas à des exigences normatives en terme d’apparence, d’âge ou d’activité sexuelle prévue. L’image qu’ils construisent d’eux-mêmes va d’ailleurs au-delà d’eux-mêmes puisqu’ils filment aussi des discours tenus envers les consommateurs, pour se présenter ainsi que leur démarche. Ils semblent se comporter comme des producteurs indépendants établissement un contact direct et non conditionné avec le spectateur. L’auteur nuance tout optimisme trop rapide en mettant toutefois en valeur des aspects plus négatifs, comme l’incitation qu’effectue le site à produire toujours plus de vidéos pour rester en tête des plus visionnés.

Il y a donc une ambiguïté qui traverse de toute façon tout le phénomène pornographique et notamment au niveau de la palette des sentiments et sensations qu’il suscite. Comme le rappelle Susaan Paasonen « le porno peut tout autant dégoûter, émoustiller amuser, ennuyer ou encore aliéner ses spectatrices et spectateurs. Ces sentiments et sensations peuvent coexister, se mêler voir devenir difficilement dissociables, et changer dans le temps et l’espace au fil des rencontres avec la pornographie. »

Baptiste Eychart

 

Florian Vöros (dir.), Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies, Éditions Amsterdam, 320 pages, 23 €.


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