Correspondance d’Orwell


George Orwell, Une vie en lettres

On ne s’apprête pas à lire les lettres d’un auteur que l’on aime sans un peu d’appréhension. C’est ce qui se rapproche le plus d’une rencontre, et l’on craint d’être déçu. Ici, les familiers de George Orwell ne risquent rien à se plonger dans cette correspondance qui livre le portrait d’un homme pudique, constant dans ses amitiés comme dans ses idées. Ni le travail ni la maladie ne le détournent de ses devoirs épistolaires, et l’écrivain anglais montre dans ce genre les mêmes qualités que dans les autres.

La correspondance commence au début des années 1930. C’est le moment où Eric Blair commence sa carrière littéraire sous le pseudonyme qui lui assure jusqu’aujourd’hui une formidable renommée associée à sa dernière œuvre, 1984, achevée peu de temps avant sa mort (1950). C’est aussi le moment où, de son propre aveu, Orwell commence à s’intéresser sérieusement à la politique. De son enfance dans une famille de la bourgeoisie britannique, il conserve une aversion pour l’Eglise. Après avoir mis fin rapidement à sa carrière dans les rangs de la police coloniale en Inde, puis bourlingué en Angleterre et en France, il s’intéresse de près à l’industrialisme britannique « sous sa pire forme, à savoir dans les régions minières ». Victor Gollancz, le fondateur du Left Book Club, publie ses premiers livres, des romans et des essais.

En 1936, par conviction établie, Orwell décide d’aller se battre en Espagne. On ne trouve pas de trace de romantisme au moment de prendre cette décision. Il n’en montre pas plus après avoir survécu à une grave blessure par balle et à l’élimination du POUM par les communistes. Imprégné des idéaux de gauche (« J’ai été vaguement lié aux trotskystes et aux anarchistes, et de plus près avec l’aile gauche du parti travailliste ») néanmoins gardé du dogmatisme par un fond de scepticisme anglo-saxon (« je suis persuadé que, même politiquement, je suis plus utile si je présente ce que je crois être vrai et que je refuse d’obéir aux ordres d’un parti »), Orwell n’accepte pas plus d’assimiler l’Union soviétique à la révolution que la démocratie au despotisme. « Partout le monde semble prendre la vois d’économies centralisées qui peuvent ‘fonctionner’ au sens économique, mais qui ne sont pas organisées démocratiquement et qui finissent pas établir un système de castes. Tout cela est accompagné par les horreurs du nationalisme émotionnel et par une tendance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objective parce que tous les faits doivent correspondre aux mots et aux prophéties de quelque führer infaillible. »

La dernière décennie de sa vie est consacrée à une intense activité littéraire qui prend la forme d’articles et de chroniques pour les journaux, ainsi que de romans et d’essais. Les plus célèbres, La Ferme des animaux et 1984, dénotent une perspicacité, lorsqu’il s’agit de faire apparaître les mécanismes politiques et idéologiques des totalitarismes, que les années écoulées depuis n’ont fait que confirmer, point par point. Sur le plan privé, Orwell perd son épouse, Eileen, avant de voir sa propre santé se détériorer rapidement sous l’effet conjugué de la tuberculose et des privations de la Guerre. A un ancien camarade d’Eton, devenu, contrairement à lui, riche et prospère, il écrit : « J’ai eu droit à une vie plutôt pourrie la plupart du temps mais, d’une certaine façon, assez intéressante. » Il disparaît à 47 ans, laissant un jeune fils adoptif, au moment même où le succès de 1984 lui apporte l’aisance matérielle et une renommée mondiale.

 

Sébastien Banse

 

George Orwell, Une vie en lettres, Correspondance (1903-1950)
Editions Agone, 672 pages, 35 €

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