L’islam sous le regard de Maxime Rodinson


Une religion comme les autres ?

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L’islam à mauvaise presse. Régulièrement les médias européens, et français notamment, bruissent d’alarmes sur le « danger intégriste » ou tout simplement sur les travers de la deuxième religion mondiale. Mais plus généralement aussi, car les enquêtes d’opinion signalent une méfiance exacerbée envers la religion musulmane, ce qu’a très bien compris l’extrême-droite européenne qui a largement abandonné son antisémitisme traditionnel au profit d’une « islamophobie » plus porteuse. Cette islamophobie, comme toute construction idéologique, existe sous une forme « vulgaire » et simplifiée, donnant lieu à des polémiques intéressées sur la nourriture hallal ou sur la question du voile, mais connaît aussi une version plus « raffinée ». L’islam devient alors une religion inconciliable avec la « civilisation occidentale », car elle se révélerait totalement incompatible avec ses éléments fondateurs : la modernité, la rationalité et l’économie de marché. Il y a quarante ans de cela, le grand islamologue Maxime Rodinson (1915-2004) avait déjà répondu à ces détracteurs, dans son Islam et capitalisme, judicieusement réédité par les Éditions Démopolis et préfacé de manière très claire par Alain Gresh.

Le Coran n’est pas le livre d’une religion fataliste

En 1966, à la parution d’Islam et capitalisme, la dévalorisation de l’islam ne jouait pas le même rôle que de nos jours, et la question de l’incompatibilité de l’islam avec la modernité capitaliste était envisagée par rapport à la problématique du développement et de la sortie du sous-développement dans les pays du Tiers-monde. L’islam était utilisé comme catégorie explicative pour en faire, selon les intervenants, un inhibiteur au développement économique, une religion prônant une forme de socialisme ou, au contraire une religion favorable à l’expansion économique marchande et capitaliste. Le livre de Maxime Rodinson, qui se revendique d’« un marxisme pragmatique », tendant le plus à l’objectivité, visait deux choses : établir les rapports entre l’idéologie coranique (puis post-coranique) et le capitalisme, puis évaluer le rôle de ces idéologies dans le fonctionnement effectif de la civilisation musulmane, des origines jusqu’à nos jours. Et il y réussit parfaitement à chaque fois.

Maxime Rodinson

Maxime Rodinson

On suit avec plaisir la démonstration du grand érudit qu’était Maxime Rodinson, qu’il ait recours aux textes musulmans originels, aux autres sources religieuses en guise de comparaison, à toute la littérature historique disponible à son époque, mais aussi à Karl Marx, à Ernest Renan ou à Max Weber. Et ses conclusions sont claires : si le Coran et les textes relevant de la tradition post-coranique (la Sunna)ne prônent pas le « capitalisme », qui n’existait et ne pouvait pas exister à l’époque, ils ne sont en rien incompatibles avec ce dernier. Contrairement aux préjugés, le Coran n’est pas le livre d’une religion fataliste et obscurantiste poussant à la passivité et à la routine. Rodinson fait remarquer que le verbe « aqala »,qui signifie « lier des idées ensemble, raisonner », revient cinquante fois dans le texte coranique et qu’il est fréquemment employé pour dénigrer les incrédules, accusés de ne pas raisonner. A contrario, la raison est ce qui lit Dieu aux croyants : « Ainsi nous exposons intelligemment nos signes à un peuple capable de raisonnement. » De facto, la passivité des musulmans découlant du refus du principe du libre-arbitre décrié par les critiques est fortement relativisée par Rodinson : non seulement le raisonnement est une forme d’activité valorisée, mais d’autres pratiques sont prônées, mettant le « djihad » (« effort » qui n’est pas forcément guerrier) au premier plan des devoirs du musulman.

On sait en outre que le Coran ne se contente pas de prescriptions générales, mais formule des consignes sur des questions concrètes. Il est bien connu par exemple que l’islam condamne explicitement l’usure (riba), à la manière de la religion chrétienne, d’ailleurs. Rodinson explique qu’il ne s’agit pas pour autant d’une condamnation de toutes les activités de négoce ou même de finance : la condamnation de l’usure va de pair avec celle des jeux de hasard (maysir), car ce qui est condamné n’est pas le gain en tant que tel, mais le gain lié à l’incertitude. Un gain est justifié s’il correspond à une activité réelle de l’acteur économique. D’ailleurs, dans le Coran, c’est bien le marchand qui fait figure d’archétype économique, et cette figure est envisagée sous un angle favorable. Rappelant qu’il s’agissait de la profession de Mahomet et de bon nombre des ses compagnons, Rodinson cite même un hadith du Prophète annonçant que le « marchand sincère et de confiance sera (au jour du Jugement dernier) parmi les prophètes, les justes et les martyrs ». En conséquence, l’islam justifie pleinement la propriété privée, si elle s’accompagne du versement de l’aumône envers les plus pauvres. Dans l’Arabie du VIIe siècle, comme le remarque l’auteur, la propriété et sa concentration n’était d’ailleurs pas un problème social majeur et le message coranique ne pouvait en rien prôner un modèle de communisme, fut-il primitif.

 Renverser les termes du problème

Au final, il apparaît vraisemblable que la théologie musulmane ait moins joué un rôle inhibant quant au développement économique et marchand que ne le fit la religion chrétienne à la même époque : « Pour la théologie chrétienne médiévale, le péché d’avarice consiste dans la recherche ou dans le désir de conserver les biens au-delà du nécessaire. […] Pour l’Islam, l’accent est mis sur le bon usage des biens, sur le mérite qu’il y a à les dépenser avec intelligence et à les distribuer avec générosité. Attitude qui favorise plus l’expansion économique que celle des théologiens chrétiens. » (p. 121).

Il faut donc renverser les termes du problème et le poser en fait ainsi : pourquoi l’islam, cette religion si favorable au négoce, au calcul économique et à la propriété, n’a pas entraîné le monde arabe et musulman sur la route du capitalisme ? Rodinson cite de nombreux exemples, dans l’histoire musulmane, du développement de ce qu’il appelle « un secteur capitalistique » : il note les spécialisations économiques précoces entre les régions, du Maghreb au Machrek, qui renvoient à des logiques de marché, le développement d’une certaine forme de salariat dans les ateliers des grandes villes de l’Islam médiéval, et les succès des changeurs-banquiers dans l’Afrique du Nord du XIIe siècle. Au final, il fallut sans doute attendre le XVe siècle pour que l’Europe développe un secteur capitalistique de la même importance que celui de l’Islam.

Pourtant, malgré tout, les pays d’Islam n’ont pas entamé d’eux-mêmes la transition vers le capitalisme et les secteurs capitalistiques n’ont jamais dominé l’ensemble des formations sociales. Ainsi, la logique d’extraction rentière du surplus par l’État et ses fonctionnaires a prédominé. Et jamais la classe des marchands n’a pu se constituer en une authentique bourgeoisie capitaliste : elle est restée sous l’hégémonie de classes militaires improductives, par exemple les mamelouks égyptiens, et des groupes religieux conservateurs. Le conservatisme de ces derniers n’a pu être secoué que lorsque le modèle de développement capitaliste européen eût commencé à s’imposer à l’échelle mondiale.

La leçon qu’en tire avec justesse Maxime Rodinson est fidèle à son matérialisme affirmé : il n’est du pouvoir d’aucune idéologie de modeler entièrement une société, car les hommes et les classes sociales restent des acteurs qui dernière instance décident, en s’appropriant, escamotant ou transformant les idées, selon les besoins de l’heure. L’islam n’est ni « capitaliste », ni « féodal », ou « arriéré » : il est ce qu’en font les sociétés musulmanes.

Baptiste Eychart

Maxime Rodinson, Islam et capitalisme, préface d’Alain Gresh, Éditions Démopolis, 307 pages, 23 €.

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