Un Paris embourgeoisé


Un Paris embourgeoisé

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les lettres françaises revue culturelle et littéraire

Paris sans le peuple, Anne Clerval

Le livre de la géographe Anne Clerval, Paris sans le peuple, est à la fois stimulant et irritant. Stimulant par son thème : la « gentrification » de la capitale, c’est-à-dire la disparition des membres des classes populaires de la commune de Paris, relégués dans les différentes couronnes périphériques de l’aire urbaine francilienne. Faisant son miel des recherches des géographes radicaux anglo-saxons – dont notamment David Harvey mais surtout Neil Smith – sur des villes comme Chicago ou Londres, Anne Clerval scrute les réalités sociologique et géographique de Paris à l’aide de ce concept qui, du fait de sa pertinence, est s’est imposé dans les sciences sociales.

Ce que met bien en valeur Anne Clerval, c’est que la gentrification de la capitale française s’est faite plus tardivement que dans les autres capitales des pays riches et qu’elle est donc en partie inachevée. L’auteur fait remarquer avec pertinence que les travaux d’Haussmann ont surtout permis le maintien des classes aisées dans Paris et qu’il n’ont pas fait disparaître tous les immeubles populaires, même dans les beaux quartiers. Il a fallu attendre le début des années quatre-vingt pour qu’ouvriers et employés deviennent minoritaires dans la capitale, au profit de la bourgeoisie traditionnelle et des nouvelles couches de la petite bourgeoisie intellectuelle. Cependant, on trouve toujours dans le nord est de la capitale de nombreux quartiers populaires, à l’image de Château Rouge, de Belleville, etc. Toutefois, là aussi, les rues et les quartier changent, des poches de gentrification se construisant puis s’élargissant au fur et à mesure, comme par exemple autour du Canal de l’Ourcq.

Ce phénomène est tout sauf fortuit : il participe des dynamiques récentes du capitalisme « post-moderne » qui voient la croissance du secteur tertiaire et la relégation des activités industrielles, déjà moins nombreuses, dans les espaces péri-urbains voire ruraux. Il semble donc naturel que les villes centres comme Paris, accueillent surtout des représentants des professions du tertiaire très qualifiés. Cette petite-bourgeoisie, plus intellectuelle et moins conventionnelle que la petite-bougeoisie traditionnelle, a besoin pour ses activités professionnelles, mais aussi du fait de ses réseaux de sociabilité et de ses goûts pour les événements urbains (théâtre, cinéma, exposition, etc.), de rester à Paris. N’ayant pas les revenus de la bourgeoisie, elle doit donc se loger dans les quartiers populaires, et ce d’autant plus que la spéculation immobilière provoque un important renchérissement des prix. Elle trouve souvent un appui dans les politiques municipales qui cherchent à revaloriser les quartiers dits « dégradés » et les conditions de vie. C’est l’occasion pour l’auteur de formuler plusieurs critiques à la politique municipale de Delanoë et à l’objectif affiché de la « mixité sociale ».

Or, si Anne Clerval montre bien que l’arrivée des « gentrifieurs », malgré les dénégations fréquentes des intéressés eux-mêmes, entraîne une transformation des quartiers, avec l’apparition de boutiques et de commerces plus chers et aussi une augmentation du prix des logements, il est dommage que la rigueur de la thèse soit alors entachée de remarques plus faibles. Même si elle refuse le qualificatif de « bobo » pour qualifier les gentrifieurs, ses remarques aussi hostiles que souvent superficielles sur les « poussettes rutilantes », sur les « lofts » et sur les commerces « bio », nous renverraient plus au niveau des articles moqueurs mais intellectuellement paresseux de l’Express ou du Point qu’à une pensée authentiquement critique. Le manque de fondement statistique, la généralisation parfois abusive ou le recours à des clichés sont gênants.

Mais surtout, la conséquence de cette idiosyncrasie est que, finalement, les authentiques profiteurs de la gentrification – les banques, les entreprises immobilières ou les propriétaires d’immeubles de rapport – apparaissent bien peu dans les pages de Paris sans le peuple. Dans ce cas, est-il bien pertinent et radical de vouer à la vindicte populaire architectes, professeurs, artistes-plasticiens et ingénieurs informatiques, qui souffrent d’ailleurs souvent du renchérissement du prix du logement dans les villes gentrifiées ? J’en doute fort.

Baptiste Eychart

 

Anne Clerval, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Éditions la Découverte, 235 pages, 24 €.


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