Edward Said, un humanisme


Longtemps boudé par l’intelligentsia parisienne, publié tardivement, peu lu, peu connu en France, Edward W. Said est pourtant internationalement reconnu. Cinq de ses dernières conférences sont ici réunies pour former cet opus final, posthume. Traduit en trente-cinq langues et consacré professeur de littérature comparée à l’université de Columbia, celui qui fut exilé de Jérusalem et d’Égypte, défenseur de la cause palestinienne et pourfendeur de l’orientalisme, est resté fidèle jusqu’au bout à sa conception de l’intellectuel : un humaniste instruit de mémoire et soucieux de résistance. Edward Said explique, répète, renouvelle sans fatigue ni fétiche les grands principes de cet humanisme : à savoir que la résistance culturelle, celle qui dialogue avec la tradition philologique européenne, celle de Vico, Goethe, Humboldt, Auerbach et Spitzer s’origine et s’effectue dans la mémoire historique par l’initiative individuelle. Autre nom d’un désir anachronique de « savoir et de justice et peut-être bien de libération », l’humanisme américain d’ Edward Said revendique ainsi sans compromis ni irréalisme la conscience critique du processus historique. C’est le refus d’accepter la complexité des cultures qui conduit à l’affrontement. Refus de la complexité qui a un autre nom : l’idiotie.

L’intellectuel, explique Edward Said, sans faire la guerre, bâtit la paix : en refusant de se subordonner à une politique, il fait face « avec responsabilité à la totalité de l’expérience vécue ». Ce que peut la mémoire contre la mort ce n’est pas de réparer ce qui a été, c’est d’anticiper. Cette anticipation n’est ni un testament ni un progrès spéculatif, elle est une parole vive en tant que mode de l’agir, elle est la condition même de possibilité de la paix, la promesse d’une concorde des cultures. La littérature n’est pas une action qui s’est oubliée, consignée aux anthologies, réservée aux universitaires, elle est le martyre de l’Histoire, son témoin. Pourtant très peu enclin à la prophétie, Said avançait un pronostic qui défie encore toute attente : « la paix est pour demain ». Manhattan, endeuillé, comptait ses morts. L’Histoire tournait en boucle. Arrêt sur image : quand la répétition ne fait pas mémoire, l’Histoire est le temps d’une hypnose.

C’était en 2001, en plein trauma donc, très peu d’intellectuels se seraient risqués au pronostic. La guerre en Afghanistan puis la guerre en Irak ne démentiront pas pour autant les espoirs de Said. C’est que sa prophétie n’était pas innocente, elle résumait quarante années d’engagement et de responsabilité, elle avouait à demi-mot que la paix n’est certes pas pour aujourd’hui, sans pour autant arrêter d’exiger son actualité. En assumant une éthique de la participation qui se motive d’une mémoire et de sa mise en relativité, sa philologie formule ainsi une philosophie – un espoir commun – et construit un monde habitable ; elle fait une place à l’Autre sinon à l’antagonisme, sans tentation d’impérialisme ni bénéfice univoque d’inventaire. À condition de libérer ainsi l’événement de la répétition, l’humanisme américain n’est pas un voeu pieux mais une anthropologie de la résistance : la fabrique d’un monde autre.

 

Olivier Sécardin

 

Edward W. Said, Humanism and Democratic Criticism,
Columbia Press, 2004, 192 pages, 21,95 £
Edward W. Said, Humanisme et démocratie 
Fayard, 2005, 300 pages, 19,30 €

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