De vrais combattants


De vrais combattants

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Disparaissez les ouvriers !, un film de Christine Thépénier et Jean-François Priester

Disparaissez les ouvriers !, On est là ! : deux documentaires-manifestes, dont le titre annonce le ton et l’esprit. Un ton vif, combatif. Un esprit qui colle aux thèmes électoraux ambiants pour mieux les prendre à revers: contrairement à ce que l’on peut lire et entendre de la part de porte-parole autoproclamés du monde du travail, les salariés se retrouvent très souvent seuls pour sauver leurs emplois – a fortiori quand ils sont sans papiers. Deux documentaires pour évoquer deux occupations d’entreprise à l’été 2009, dans deux activités et deux régions de France : Legré-Mante à Marseille, une usine de production d’acide tartrique (utilisé dans le cosmétique, la pharmacie et la viticulture), mise en liquidation en juillet 2009, et Clean Multiservices, une société de nettoyage située en banlieue parisienne, à Saint-Prix (Val-d’Oise), qui a licencié abusivement vingt sans-papiers en 2008-2009.

Christine Thépénier et Fabienne Yvert ont suivi pendant près de quatre mois la poignée de salariés de Legré-Mante qui ont occupé leur usine à la suite de son arrêt et sa mise en liquidation judiciaire. Dans un décor paradisiaque, la Madrague de Montredon, entre garrigue et Méditerranée, nous assistons à la mort programmée de l’entreprise. Soutenus par une élue communiste (Marie-Françoise Palloix, voir son blog: http://corvasce.wordpress. com/) et par la CGT, ils ne sont plus que quelques-uns à croire à un avenir possible pour leur usine. Certains y travaillaient depuis plus de trente ans. Mais entre des décisions judiciaires étranges (un arrêt accuse implicitement les salariés d’avoir rendu toute reprise impossible en raison du « mauvais climat social »), l’inaction des élus locaux influents et un projet immobilier non avoué à l’époque (il est aujourd’hui connu, « Cap Marin », et chiffré : 300 logements), le combat était trop inégal. Pourtant, Jean-Luc, Mario, M. Vu et leurs amis vont rester et se battre. Les journées sont faites de discussions, de songes, d’espoir, de lassitude. De souvenirs aussi. Où vont s’immiscer les réalisatrices.

Guidées par les ouvriers, elles nous montrent ce qu’a été leur quotidien pendant des années. Les premières images de l’intérieur, des postes de travail, sont stupéfiantes; on se croirait retourné un siècle en arrière: rouille, saleté, poussière, vétusté… l’usine semble prête à s’écrouler. Jean-Luc raconte la visite de l’un des repreneurs potentiels : « Il nous a demandé depuis combien d’années l’usine était arrêtée et abandonnée. On lui a répondu qu’elle fonctionnait encore le mois dernier… » Jean-Luc était responsable de la maintenance. Il égrène tous les avertissements–restés sans suite – adressés au patron sur la dangerosité des conditions de travail, les réparations de bouts de ficelle, les accidents…
Dehors, dans la chaude lumière des murs de pierre, dans cet air dont on respire presque les parfums d’iode et de thym, ils racontent l’exploitation, le mépris, l’humiliation, les méthodes paternalistes.

Des récits bercés par une nostalgie, un attachement à cet outil de travail qui les a oppressés. Comme s’il fallait trouver une raison, une sérénité plus forte que la colère. Ce calme malgré la violence est appuyé par le rythme du documentaire, où l’on prend le temps de filmer les visages, les gestes désormais inutiles, les temps morts. Toutes ces journées, ces semaines passées à occuper un espace désert ressemblent à une transition nécessaire, une pause où l’on peut enfin se laisser aller, où l’on s’abandonne à la douceur de l’inaction, du temps long – trop long parfois –, après ces années de pression, de cadences infernales et de bruits de tonnerre des grandes machines.

Cette occupation, c’est aussi pour s’approprier leur usine jusqu’au dernier moment, pour montrer qu’ils en sont les vrais propriétaires, les vrais maîtres. Une occupation qui serait im- possible sans une fraternité de fer entre ces hommes, construite et vécue en silence, humblement, comme un secret jalousement gardé, une victoire finale qui écraserait toutes les défaites encaissées dans leur vie d’ouvriers blessés.

Les LEettres Françaises, revue littéraire et culturelle

On est là !, un film de Luc Decaster

Au détour d’une petite rue pavillonnaire de Saint-Prix, où siège Clean Multiservices, le climat est légèrement différent, le contexte aussi. La société de nettoyage y exploitait en toute impunité des salariés sans papiers : heures supplémentaires non payées, généralisation des CDD, licenciements sans préavis ou refus de congés payés. Fodié témoigne : « Le directeur, il m’a dit : “ Si t’as pas de papiers, t’as pas le droit aux congés payés.”» Un matin, plusieurs d’entre eux décident d’occuper la société, un petit local agrémenté d’une cour. Ils veulent une réparation financière, un CDI et des papiers.

Pendant plusieurs semaines, la caméra de Luc Decaster s’est intégrée au groupe, assumant d’emblée un parti pris (le réalisateur soutient depuis des années le collectif de sans-papiers voisin). Sa proximité avec eux lui permet de filmer les discussions et débats permanents qui portent sur l’organisation et la stratégie à mener. Tandis que deux syndicats les soutiennent dans leurs revendications, des divergences apparaissent, et les sans-papiers maintiendront jusqu’au bout, par de longues conversations et par le vote, leur ligne de conduite : une réparation pour tous les salariés floués, alors même que le patron tente de les diviser avec une politique du « cas par cas ». Leur lutte, leur vie s’organisent dans cette petite cour perdue. Après des semaines épuisantes, physiquement et nerveusement, ils auront droit à une surprise et quelques larmes…

Luc Chatel

Disparaissez les ouvriers !, documentaire de Christine Thépénier et Fabienne Yvert, 78 min, sortie le 9 mai.
On est là !, documentaire de Luc Decaster, 110 min, sortie le 16 mai.

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