Une Antigone palestinienne


Une Antigone palestinienne

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Le « Bienvenue en Palestine ! » que nous lance dans la navette un des responsables du Théâtre national palestinien venu nous accueillir à l’aéroport de Jérusalem balaye d’un coup la triste impression de notre arrivée dans des bâtiments déserts, boutiques fermées, toutes lumières éteintes ; nous sommes un vendredi, jour de shabbat. Il contraste aussi avec le pénible contrôle du départ à Roissy-Charles-de-Gaulle effectué par un personnel israélien parlant à peine le français, rendant l’opération encore plus délicate. Cette fois-ci le théâtre nous reprend en main ; nous nous retrouvons en pays de connaissance. Il y aura bien au bout du voyage – c’est notre but – Antigone, de Sophocle, au Théâtre national palestinien, qui est mise en scène par Adel Hakim, sur place depuis plus d’un mois ; le spectacle est entièrement interprété en arabe par des acteurs palestiniens.

Voyage éclair qui nous immerge sans transition dans un univers à l’atmosphère particulière ; nous tous ici, gens de théâtre, directeurs, programmateurs, journalistes qui formons le petit groupe venu de Paris – et sans même que nous en parlions entre nous – possédons, je suppose, dans un coin de notre tête, une image de la ville et de ce qui s’y déroule imprimée par les événements dont les échos nous parviennent, que nous le voulions ou non, jour après jour. Mais le théâtre, et Antigone, sont bien là aussi. Lors d’une rapide visite de la ville, la jeune femme du Centre des études de Jérusalem, qui nous sert de guide, nous indique un cimetière, là même où Yasser Arafat voulait être enterré. Devant le refus du gouvernement israélien, il sera inhumé à Ramallah… Tout comme le grand poète Mahmoud Darwich quelques années plus tard… La sépulture, la terre natale, Mahmoud Darwich : impossible de s’y tromper, nous sommes encore et toujours dans Antigone telle que l’a imaginée Sophocle, il y a quelques siècles. D’ailleurs, Darwich connaissait parfaitement le tragique grec, lui qui se voulait résolument « poète troyen (…) du camp des perdants ». Le spectacle mis en scène par Adel Hakim lui rendra aussi hommage et justice, sans que cela paraisse déplacé, tant la chose paraît juste. Nul besoin d’ailleurs dans sa mise en scène de forcer le trait ; il lui suffira – si l’on ose dire, puisque c’est sans doute la chose la plus difficile au monde que d’être dans cette sorte d’humble évidence – de suivre le cours des choses, celui des mots du poète. Et la parole opère, claire et lumineuse, à travers la voix et le corps des interprètes qui l’assument presque naturellement, sans fioriture, sans « jeu », serait-on tenté de dire. Cette parole (soulignée par moments par les sons musicaux du trio Joubran, si cher au coeur de Darwich dont on entend la voix récitant un poème intitulé Sur cette terre), que le public du Théâtre national reçoit de plein fouet, lui aussi totalement concerné et applaudissant instinctivement, non pas à des jeux de scène, mais aux propos des personnages, Antigone, Hémon… Cette affaire, celle d’Antigone, est la sienne, corps et âme ; elle est à l’unisson de celle des interprètes qu’Adel Hakim met en pleine lumière.

Jean-Pierre Han