Mirbeau, publiciste anarchiste


Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Octave Mirbeau, Interpellations

« Le 24 juillet 1894, la Chambre des députés votait une loi renforçant l’appareil répressif déjà accru par la loi du 12 décembre 1893 tendant à protéger la Société des menées anarchistes. Ces lois devinrent, non seulement pour les libertaires, mais pour beaucoup d’hommes de gauche, socialistes et républicains réputés avancés, les Lois scélérates. (…) Grâce à ces bonnes lois, il est possible d’infliger la peine inhumaine de la relégation à celui qui n’a subi d’autres condamnations que pour délit de plume ou de parole ». Ainsi parle André Salmon dans le bel essai qu’il consacra, en 1959, à la mémoire de ceux qui répandirent, au temps de sa jeunesse, la Terreur noire chez les bourgeois. Si Salmon accorde son affection aux éditeurs des feuilles anarchistes, le ton se fait dur au moment d’évoquer Octave Mirbeau : « Il est vrai que la position de Mirbeau n’était pas commode, et qu’il fallait se donner un mal tout de bon de chien pour se prouver encore un peu anarchiste en ne l’étant plus du tout, en même temps qu’adversaire de l’anarchie tout en se gardant pour elle un rien de sympathie. »

Le présent recueil, baptisé Interpellations, qui regroupe les articles politiques de l’écrivain sur le sujet, montre pourtant que Mirbeau prêta sa signature à l’En-dehors de Zo d’Axa, mais aussi que sa renommée lui permit de défendre les anarchistes dans les quotidiens conservateurs tels que le Gaulois ou l’Echo de Paris : « Sous prétexte d’information, la presse est devenue quelque chose comme la succursale de la préfecture de police et l’antichambre du cabinet du juge d’instruction. Je ne veux citer aucun journal en particulier, je ne veux même pas faire une exception en faveur du Gaulois, lequel, si réservé d’ordinaire, subit comme les autres les désordres de cette contagion. Il n’est pas de jour où la presse ne dénonce quelqu’un. Et aussitôt elle instruit son procès, juge et condamne. » Mirbeau prend la défense de Jean Grave, de Félix Fénéon, trainés en justice; prend le parti également de Jaurès face à Jules Guesde lorsque le premier veut intéresser le prolétariat à la cause de Dreyfus et que le second les en dissuade.

Ses invectives ne sont pas réservées à la presse. Félix Faure est présenté dans « sa vanité imbécile de cercleux parvenu. » Le président Sadi Carnot, qui refusera de gracier Auguste Vaillant et sera assassiné en représailles par l’anarchiste italien Caserio, lui inspire cette pensée : « Au nom seul de M. Carnot, l’image de l’échafaud se dresse devant nous et se confond avec l’image même de l’homme en qui réside le droit surhumain de tuer. » Devant l’injustice et le cri qui monte du peuple, Mirbeau, en dépit de ses contradictions, de ses paradoxes, n’a pas renié son camp : « Jamais la loi qui ne protège que les banques ne pesa plus durement aux épaules meurtries du pauvre. Le capitalisme est insatiable, et le salariat aggrave l’antique esclavage. Les magasins sont bondés de vêtements, et il y en a qui vont tout nus; ils regorgent de nourriture, et il y en a qui meurent de faim aux seuils des riches indifférents. » Et si « aucun cri n’est entendu » à l’heure où il écrit, l’homme contemple le mouvement de l’Histoire avec confiance :   » Le vieux monde croule sous le poids de ses propres crimes. C’est lui-même qui allumera la bombe qui doit l’emporter. Et cette bombe sera d’autant plus terrible qu’elle ne contiendra ni poudre ni dynamite. Elle contiendra de l’Idée et de la Pitié : ces deux forces contre lesquelles on ne peut rien. »

 

Sébastien Banse

 

Octave Mirbeau, Interpellations.
Le Passager clandestin, 140 pages, 7 €

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2 réflexions sur « Mirbeau, publiciste anarchiste »

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