L’Union européenne, ou le libéralisme censitaire


L’Union européenne, ou le libéralisme censitaire

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Le Nouveau Vieux monde, Perry Anderson

À l’origine du livre de l’historien Perry Anderson, le Nouveau Vieux Monde, on trouve une déception qui touche à son objet d’étude même : l’Europe et la construction européenne. Elle est exposée avec distance, érudition et finesse dans ces 700 pages dont on doit se réjouir qu’elles aient été traduites. Car il s’agit de comprendre com- ment un projet aussi ambitieux que celui de la construction européenne a pu enfanter une confédération totalement subordonnée au capitalisme dominant et à l’ordre impérial américain.

L’auteur part du constat que la généalogie du projet européen permettait d’envisager une trajectoire tout autre. Car, à l’origine, il n’y avait pas tant un projet, que plusieurs projets, tous formulés au XIXe siècle, mais fortement divergents. À côté d’un projet contre-révolutionnaire insistant sur les racines chrétiennes, monarchiques et traditionnelles de l’Europe et dont une des manifestations fut le traité de Vienne (1815), on peut ainsi distinguer le projet progressiste et technocratique d’un Saint-Simon. Ce dernier proposait déjà la création d’une fédération européenne qui verrait chaque million d’habitants sachant lire et écrire élire quatre députés (un négociant, un savant, un administrateur et un magistrat) pour mettre aux commandes de l’Europe une élite apte à faire le bien de ses peuples par le commerce et les sciences. Ce courant « technocratique » avant l’heure était déjà flanqué sur sa gauche d’un Mazzini, d’un Hugo ou d’un Proudhon qui envisageaient, eux, la construction européenne comme une des voies vers la démocratie et la paix entre les peuples, plutôt que comme un modèle de développement économique et industriel de type capitaliste. Perry Anderson, en fin connaisseur de l’histoire du mouvement ouvrier, s’attarde sur la complexité des positions au sein des IIe et IIIe Internationales sur cette question qui voyait diverger Rosa Luxemburg et Kautsky ainsi que Lénine et Trotski. Finalement, il semble bien que la position la plus lucide était celle de la fondatrice du Parti communiste allemand quand elle rap- pelait que « l’idée de civilisation européenne est complètement étrangère au prolétariat conscient. Ce n’est pas la solidarité européenne mais la solidarité internationale […] qui est le fondement du socialisme ». L’histoire lui donna raison et lorsque la construction européenne fut réellement entamée sur les ruines de l’Europe au sortir de la seconde Guerre mondiale, ce fut avant tout en tant que projet de la bourgeoisie.

Ce constat ne signifie pas pour l’auteur une condamnation totale et définitive car Anderson fait remarquer que le projet ini- tial esquissé par l’un des pères de l’Union européenne, Jean Monnet, et les juristes français qui le secondaient, ne correspond pas au modèle européen actuel. Si l’objectif était bien celui d’un développement éco- nomique rapide dans un cadre capitaliste, Monnet était favorable à l’instauration de systèmes sociaux avancés et à un dialogue substantiel avec les syndicats ouvriers. Il se prononçait même avec prudence pour que l’Europe adoptât une « position neutraliste » par rapport aux deux blocs et ne prônait pas donc la soumission servile à l’ordre américain. S’il y a une déception de Perry Anderson, c’est bien par rapport à ce projet dont la construction européenne s’est éloignée lentement mais sensiblement.

Le portrait au vitriol qu’il trace de l’Union européenne actuelle est à la hauteur de cette déception. Sa démonstration est si implacable qu’elle amènera à réfléchir les soutiens les plus enthousiastes de la construction européenne. Car, selon l’auteur, l’Europe affiche plus les contours de la construction souhaitée par un des parangons du néolibéralisme contemporain, Friedrich Hayek, que ceux envisagés par Jean Monnet. Avec sa bureaucratie restreinte mais interventionniste, sa banque centrale indépendante qui n’a pour objectif que de stabiliser les prix, ses structures de prise de décision totalement opaques et ses directives faisant de l’espace économique européen un lieu de déploiement dérégulé des capitaux, notamment allemands et français, l’Union européenne ne peut que susciter le désintérêt croissant des peuples européens, voire l’hostilité de ces derniers. Une hostilité qu’une élite narcissique juge évidemment rétrograde et chauvine, mais qui est surtout une forme de rejet face à une formidable « accumulation de pouvoirs en haut » au détriment de ceux d’« en bas », soit une forme renouvelée du « libéralisme censitaire».

Baptiste Eychart

Le Nouveau Vieux Monde. Sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, de Perry Anderson
Agone, 734 pages, pages, 30 euros.

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