Jacques Roman : « Dans la chair du jour »


« Dans la chair du jour »

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Jacques Roman est acteur, metteur en scène et réalisateur, mais également un excellent écrivain qui a publié plusieurs recueils de poésie et récits en prose. Avec les Os d’Éros, il s’interroge sur la nature du désir, son rapport à l’écriture et au silence, dans un style qui n’est pas sans rappeler Georges Bataille ou le premier Bernard Noël, celui du Château de Cène. L’ouvrage est composé de plusieurs textes précédés d’un liminaire.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Les Os d'Eros, J.Roman

L’Anguille a pour point de départ un fait divers concernant le cadavre d’une femme repêché dans un canal vendéen, le corps grouillant d’anguilles. Se tisse alors un récit à la fois onirique et terriblement réaliste où apparaît Carla, une femme dont tous les orifices vomissent des têtes d’anguilles qui fixent le narrateur : « Ce n’est pas la nudité de son corps, la nudité de son sexe que Carla expose, c’est la pure nudité du désir… » Pourtant, une confession… est une sorte de médiation sur l’écriture en tant que cruauté et haine de soi : « Dès lors que j’ouvre un de mes livres et commence à lire, ce n’est pas moi que je lis, c’est Lui. Et c’est Lui qui me voit. Lui qui attendait un lecteur, entend soudain marcher entre les lignes l’assassin qui revient sur le lieu de son crime… » Les cent haïkus érotiques qui constituent l’Admirable festin relèvent tout autant de la poésie que de l’« expérience intérieure » dans laquelle l’auteur se trouve à la fois agi et agissant dans sa quête des mots : « Devrais-je dire le plaisir ou la douleur ? Devrais-je dire qui m’était infligé ou que je m’étais infligé ? Un précipité de mots dont l’organisation était la machination, et de mes sens et de ma conscience. »

Où la chair sourit à l’angoisse revient sur l’expérience de l’écriture comme douleur et liberté mêlées, expérience que chaque soir l’acteur connaît à l’instant de monter sur la scène : « Dès lors, il ne peut y avoir deux côtés dont l’un serait la vie et l’autre la mort. Non ! Il n’y a qu’une boîte où habiter l’aube osseuse du sourire. On tend la main à quelqu’un, on serre la sienne, c’est un geste dans l’air qui fait comme une gerbe… » Le beau texte qui clôt l’ouvrage, Cri, est une nouvelle méditation sur l’écriture et la pensée comme cri. Cette force sans nom où copulent la vie et la mort et procure la joie à qui se moque, comme disait Bataille, « de tous les garde-à-vous du ciel commandant aujourd’hui à l’esprit de n’importe quel homme la plus imbécile élévation ».

Jean-Claude Hauc

Les Os d’Éros,
de Jacques Roman, Éditions de l’Aire, 212 pages, 24 euros.

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