Il était une fois en Anatolie, une route au cœur des ténèbres.


Il était une fois en Anatolie, une route au cœur des ténèbres

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Il était une fois en Anatolie, de Nuri Bilge Ceylan

« Il n’est point de dignité. Seules demeurent, les plaines d’Ankona balayées par le vent. » Ces deux phrases de Richard Brautigan pourraient résumer le dernier film du réalisateur Nuri Bilge Ceylan, grand prix du Festival de Cannes. Le tragique de toute vie humaine s’étrécit à l’infini dans l’immensité de paysages rocailleux et austères, filmés en plans larges. Si les personnages et les intrigues semblent dérisoires au milieu des vastes plaines nues et des collines âpres de cette contrée (la région anatolienne est située au nord-est d’Ankara), ils n’en sont pas moins filmés avec cette compassion et cette minutie mélancolique que l’on retrouve dans tous les films de Ceylan. S’il n’est point de dignité, c’est qu’il n’est nul jugement moral a priori et nulle prétention qui ne cède ou s’estompe face à la complexité du monde. C’est cette complexité que Ceylan tente de restituer au cours des 2h37 de son film, réussissant parfois avec une grâce poignante et parfois s’empêtrant dans une lenteur absconse et vaine.

Les personnages d’Il était une fois en Anatolie passent une heure et demie du film à errer dans la nuit, sous un ciel d’orage, sur une route qui ne finit jamais. Dans ce film Ceylan semble se donner pour tâche d’illustrer la maxime des conducteurs de bus turcs : « Ömür biter, yol bitmez », c’est-à-dire « La vie s’arrête, mais la route ne s’arrête jamais ». La plupart des protagonistes sont des hommes : des policiers, un gendarme, le procureur, le médecin, l’assassin présumé. Deux femmes seulement apparaîtront dans le film : la première en Madeleine à la veilleuse dans l’embrasure d’une porte, la seconde en Pietà ambigüe. Ces deux femmes sont d’un mutisme qui tranche sur le bavardage des hommes tout au long du film. Elles sont belles, aussi, et semblent n’exister dans le film que pour incarner quelque principe dépassant leur simple humanité (la tendresse, la fatalité, la vengeance, la nostalgie) et ainsi la niant. On ne peut s’empêcher de songer au personnage de Bahar, dans Les Climats (2007), et au regard que Ceylan porte sur les femmes dans son œuvre. Bien qu’Ebru Ceylan, son épouse, coécrive ses scénarios, on ne peut qu’être frappé par le mutisme et le caractère irréel de ses personnages féminins ; c’est toujours Nuri Bilge Ceylan qui, à travers le regard d’Isa dans Les Climats ou du médecin dans Il était une fois en Anatolie, interroge un portrait féminin en profil perdu, insondable et distant. La femme du procureur n’existe qu’à travers ce qu’il en raconte. Et il ne raconte, d’elle, que lui-même. La femme du médecin restera une photographie figeant le souvenir. Si ce rapport à la femme est empreint de pudeur et conserve à son image une beauté hiératique (la seule exception étant la maîtresse du héros des Climats, qui oppose le versant putain à cette idéalisation), il n’en est pas moins troublant pour le spectateur (occidental ?).

Si vous n’aimez pas les films mélancoliques et contemplatifs, n’allez pas voir celui-ci. Si vous n’aimez pas les films bavards non plus. Et encore moins, si vous n’aimez pas les films taciturnes… Si la langueur des belles images vous ennuie plus qu’elle ne vous fascine, si les déclamations de poèmes par un homme de dos, face à la nuit et aux champs de blés embrasés par la lueur des phares et couchés sous la violence du vent, ne vous évoque pas Van Gogh et l’infinie beauté solitaire du monde, ne lisez même pas cette critique jusqu’à la fin…

Parmi les aspects déconcertants d’Il était une fois en Anatolie, il y a ce paradoxe : autant les protagonistes ressassent, questionnent et s’épanchent, autant l’impression finale est celle d’un profond mutisme. Certains personnages centraux, l’assassin présumé, la femme de la victime, l’enfant, le médecin ne parlent jamais ou presque. C’est leur silence, avec celui du ciel aride, des plaines caillouteuses, qui planent sur tout le film. Sous la banalité des bavardages, la part d’ineffable… En authentique cinéaste, Ceylan révèle ses personnages à travers les regards, les expressions, les gestes infimes.

Si Ceylan cite Dostoïevski et Tchékhov, on retrouve aussi du Shakespeare dans l’échange entre ces deux policiers encadrant le meurtrier présumé : « La pluie tombe sur Igdebeli… Laisse-la tomber. » Les gardes de Macbeth et leur « Let it come down » se profilent dans l’ombre face à ce champ, quelque part en Anatolie. Le plan d’une pomme qui dévale une colline puis un ruisseau emmêlé de branchages semble un clin d’oeil à Eisenstein, et surtout une métaphore du paradis perdu. L’humour de ce film réside souvent dans l’apparente trivialité des choses humaines et dans l’absurdité des convenances face à la gravité de la vie.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Nuri Bilge Ceylan

Au début du film, l’un des policiers dit au médecin, lors de la première halte à la recherche du cadavre : « Tu raconteras cela un jour à tes enfants, comme un conte. Il était une fois en Anatolie… Je travaillais à cette époque dans un coin paumé et voilà comment la nuit a commencé… » Tu raconteras la route. Ce thème de la route obsédante figure dans nombre d’œuvres contemporaines turques. Dans La vie nouvelle d’Orhan Pamuk, les personnages principaux prenaient la route et erraient de bus en bus, de plaine en colline, du soir à l’aube pour trouver le monde de toutes les promesses. Ces promesses et la mort finissaient par se confondre. Dans Il était une fois en Anatolie, la seule promesse est celle faite par les enfants partis à Istanbul ou en Allemagne de revenir embrasser le cadavre des parents défunts. La route, où « nous suivons les panneaux vers l’enfer », dit un des personnages, ne mène pas une vie nouvelle, mais aux morts dont ne se délivrent pas les vivants de ce film. Au cours de la quête le médecin se laisse envahir par des souvenirs à peine effleurés de la femme aimée, le procureur tente d’élucider une mort survenue des années auparavant, et une jeune fille énigmatique verse à boire, telle la Mort échanson. Sa beauté même n’inspire au procureur que cette phrase : « Les êtres les plus beaux sont voués au malheur. » La route, l’exode, la mort, l’émigration, obsèdent ces villages abandonnés d’Anatolie, voués à la mort par la route sur laquelle chacun fuit et ne revient que pour étreindre des cadavres, au milieu des plaines qui « seules demeurent ».

Manon Birster

Il était une fois en Anatolie, 2011, drame turco-bosniaque de Nuri Bilge Ceylan avec Muhammat Uzuner, Yilmaz Erdogan et Taner Birsel, 2h37.

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