De Marx à la Grande Révolution : allers et retours Entretien avec Claude Mazauric (II)


De Marx à la Grande Révolution : allers et retours

Entretien avec Claude Mazauric (II)

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Les Lettres françaises. Revenons à la question historiographique. La force du modèle de lecture marxiste et/ou jacobin de la Révolution, qui a pu lui garantir une certaine forme d’hégémonie, a été sa capacité à intégrer les modèles de lecture des grands historiens bourgeois et républicains du XIXe siècle, réalisant une forme réussie de « dépassement » au sens hégélien. Il est d’ailleurs significatif que la première histoire « marxiste » de la Révolution ait été écrite par Jaurès, qui se revendiquait autant de Marx que de Michelet. Une question se pose : est-ce que cette reprise et ce dépassement ne comportaient pas certains dangers ? Car, la lecture de la Révolution française produite par un Thiers, par exemple, était un « grand récit » contant la poussée et l’avènement des classes moyennes (lire « la bourgeoisie ») contre l’archaïsme féodal de la monarchie. Il y avait là une forte dose de téléologie et de finalisme qui tendait à montrer comme inévitable cette accession au pouvoir d’une nouvelle classe née au sein des pores de la société de l’Ancien Régime.

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Histoire de la Révolution française et la pensee marxiste, de Claude Mazauric

Claude Mazauric. Rappelons d’abord que le premier essai s’affichant comme délibérément « marxiste » et portant sur l’histoire de la Révolution française a été publié en 1889, par Karl Kautsky, « le pape international du marxisme », comme on le qualifiait alors. Engels se montra pourtant très critique à l’égard de l’ouvrage de Kautsky qui fut cependant régulièrement réédité, même en Russie après la révolution d’Octobre. Tout cela est désormais bien connu. Mais c’est évidemment avec Jaurès et son Histoire socialiste de la Révolution française, que la pensée de Marx a pénétré dans le champ de l’historiographie. Elle est rentrée, moins en tant qu’approche herméneutique, c’est-à-dire de détermination du sens de l’événement, que sous la forme d’un apport majeur à l’heuristique historienne, c’est-à-dire en tant que recherche de production de connaissances. Jaurès s’est donné trois pères : Plutarque (les « grands hommes » – on dirait aujourd’hui en s’inspirant de la problématique politologique, les principaux « protagonistes »), Michelet (le « peuple », les masses dans leur existence collective, sociologique, mentale)… et Marx, dont le point de vue matérialiste et dialectique lui permet de dégager le substrat matériel des réalités de classe derrière l’unicité contradictoire de la « nation » en tant qu’elle est le cadre fondateur de l’émancipation humaine à la fin du siècle des Lumières. Mais le plus important peut-être est que Jaurès a réconcilié l’approche théorique qui était au coeur de l’histoire philosophique, avec le travail de terrain des historiens entrepris à partir des « sources ». D’où l’influence quasiment immédiate que son oeuvre a exercée sur la plupart des historiens français universitaires et républicains qui l’ont salué : Aulard, le premier, puis Mathiez, Sagnac, Lefebvre, Labrousse, Godechot, presque tous et même, mezzo voce, jusqu’à Furet. En cela jusqu’à Soboul, qui en a donné une réédition érudite et fondamentale dans les années 1960. À la suite de l’oeuvre de Jaurès, qui marque un « tournant » comme je l’ai écrit, la référence à Marx s’est trouvée insérée dans le continuum de l’historiographie républicaine de la Révolution, à la fois en continuité avec la découverte de l’objet révolutionnaire comme effet de lutte de classes tel que l’avaient établi les historiens libéraux du premier XIXe siècle (en premier lieu, par François Mignet et surtout avec le génial François Guizot, bien plus qu’avec Thiers que tu évoques) et, simultanément, en discontinuité avec eux qui voyaient l’avènement de la « classe moyenne » et l’établissement de l’ordre bourgeois opéré par les révolutions modernes en Europe (c’est la thèse de Guizot) comme une sorte de fin de l’histoire (déjà !), en quelque sorte la sortie de la préhistoire de l’humanité. Il restait donc à construire l’humanité émancipée : telle sera l’oeuvre à venir du socialisme selon Jaurès… mais ici, nous sortons de l’heuristique.

Ce qui pourrait expliquer que la lecture républicaine ait été conservée, c’est sans doute l’intérêt porté pour le jacobinisme, voire même l’adhésion à ce dernier, au sein du mouvement ouvrier. On peut prendre l’exemple de Lénine, qui y voyait un modèle de pratique politique positif à méditer, voire à transposer. Or le jacobinisme a aussi signifié la répression de certaines forces populaires (enragés, hébertistes, etc.). Comment comprendre ce paradoxe ?

Claude Mazauric. Lénine, que ce soit avant son accession au pouvoir, puis après, et Gramsci dans sa prison ont conçu une grande admiration pour les Jacobins de 1793. Cette admiration portait moins sur le contenu social de leurs projets que sur les méthodes de lutte politique et la forme de la construction d’un État révolutionnaire destiné à conduire la transformation sociale à ses fins. D’où leur intérêt pour l’action des clubs, la vie politique sectionnaire, l’ambition culturelle, le volontarisme, la mobilisation des masses, la symbolique, la recherche du compromis, etc. Pour Lénine, le retour rétrospectif, et même métaphorique, sur l’épisode révolutionnaire français, permet de formuler des réponses à des questions stratégiques du présent : Que faire ? L’État et la révolution, compromis ou radicalité ? etc. Trotski a d’ailleurs procédé de façon assez identique pour juger des « moments » de la Révolution russe.

Et Gramsci ?

Claude Mazauric. Je consacre beaucoup de place, dans mon essai, à Gramsci parce qu’il en occupe beaucoup dans mon esprit. Chez lui le jacobinisme, qu’il connaît par ses lectures, notamment celle de Mathiez, devient un moyen de mise à l’épreuve des concepts fondamentaux qu’il élabore : ceux de révolution « active », d’« hégémonie », de « bloc historique », de « prince moderne », etc. et de tout ce qui touche à l’idée de subjectivation chez les protagonistes, des déterminations objectives de caractère historique dans le champ desquelles ils deviennent acteurs de leur histoire au présent. Évidemment, cela soulève la question de la Terreur, de son contrôle comme de ses aberrations. Je cite dans mon essai ce qu’en a dit Engels dans une lettre à Marx : il y voyait l’effet de la trouille du bourgeois plus que l’expression de la passion égalitariste du peuple des faubourgs ! Aujourd’hui, les historiens sont plus attentifs à y déceler la force brute du ressentiment cumulé, dans la mémoire des familles, par ces siècles de domination et d’iniquités caractéristiques du modèle d’ordre social « aristocratico-clérical », pour le dire d’un mot.

La lecture libérale de Furet s’est construite sur le refus de la prise en compte du facteur social dans l’interprétation de la Révolution française. Dans une telle optique, le marxisme se trouve d’emblée discrédité. Pour justifier une prise de position aussi radicale, il a fallu décrédibiliser les explications mettant au premier plan les facteurs sociaux et économiques, puis en inférer que ces facteurs furent inopérants durant la Révolution. Il est surprenant de constater à quel point la critique de l’économisme du marxisme s’est retournée en une lecture unicausale d’un événement aussi riche et multiforme que la Révolution.

Claude Mazauric. Tu as raison de souligner qu’avec Furet, la sphère du politique n’est pas seulement un domaine autonome : elle échappe en réalité à la détermination du social, quelle que soit l’acception qu’on lui en donne. À le lire, le social lui-même se dissout dans un dispositif inorganique de rapports arbitraires au profit d’une approche entièrement contractualiste de l’ordonnancement social qui replace le sujet au centre des configurations historiques. On est en plein idéalisme ! Toutes les interventions politico-historiques de Furet en 1989 tournaient autour de cette orientation de principe. Cela le conduisait à exalter d’autant plus le caractère positif de la proclamation d’égalité des droits dits civils au XVIIIe siècle, qu’il en faisait une machine de guerre contre leur extension réelle et potentielle aux droits dits de seconde puis de troisième origine (les droits sociaux, culturels, à l’environnement, etc.), jugés contradictoires avec les précédents, et même incompatibles. Mais il faut le constater – et je ne cesse de le rappeler dans mon livre –, toutes les recherches historiques internationales qui ont reçu l’aval de la communauté des historiens en ce qu’elles sont fondées sur des « sources » et établies en conformité avec les topiques du métier, ont au contraire montré la constante articulation du politique et du social au cours du processus révolutionnaire (enjeux, conflits, discours, compromis de fait, néologie politique, régulations institutionnelles…).

Tu montres dans ton essai que dans l’espace historiographique, sinon dans l’espace public, les positions successives de François Furet ont perdu beaucoup de leur crédit. Est-ce en raison de leur inanité scientifique ou à cause de la conjoncture idéologique qui n’est plus ce qu’elle était ?

Claude Mazauric. Pour ma part, j’ai depuis longtemps repéré et démontré que la remise en question de l’interprétation matérialiste et rationaliste de l’histoire de la Révolution favoriserait, notamment en France, la mise en position dominante de l’idéologie néolibérale, qui est la forme contemporaine de la pensée réactionnaire : je l’avais écrit dès 1967, dans les Annales historiques de la Révolution française, pour mon essai critique relatif au manuel de Furet et Richet. Aujourd’hui, j’en vois qui découvrent la lune, je m’en réjouis mais je constate qu’ils paraissent oublier ma priorité en ce domaine, et donc le caractère antécédent, dont je me flatte d’avoir été l’auteur, de la mise en évidence prémonitoire d’une dérive idéologique dont le point d’aboutissement est exactement contemporain des années 1990-2000.

Les recherches actuelles confirment-elles la pertinence du concept de « Révolution bourgeoise » auquel s’attaquait avec virulence Furet ?

Claude Mazauric. On a pleinement mis au jour un fait central, à savoir comment, à

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Écrits de Babeuf présentés et choisis par Claude Mazauric

travers l’articulation concrète des dispositifs politiques successifs et des effets sociaux, s’est construite une sorte de modèle français d’ordre bourgeois qui ne résulte pas d’une préfiguration a priori instituée contre vents et marées, mais qui résulte d’un vaste processus contradictoire où le fugace et le pérenne ont fusionné et au sein duquel ont surgi aspirations diverses, virtualités complexes et diversifiées, expérimentations neuves… Mais tu vois qu’on est ici bien loin de la prétendue vulgate répétitive, évoquée dans les années 1970 ! Partout dans le monde, le mode de production capitaliste s’est imposé mais la forme historique de son institution, les rythmes et les contremarches de sa réalisation effective, les conséquences des voies de son développement, définissent le champ très divers d’une histoire réelle qui est en chantier perpétuel. Je reviens à Jaurès : il ne faut jamais réduire la Révolution française au contenu ultime, bourgeois, des régimes qui en sont issus. Florence Gautier a eu raison, par exemple, de mettre en valeur l’immense portée libératoire, pour l’humanité, de la déclaration du 26 août 1789, mais qui songerait à ignorer, paradoxalement, comment la bourgeoisie s’est politiquement constituée en classe dominante dans la nation à travers le processus révolutionnaire lui-même ? Il n’y a pas lieu pour cela de se dire marxiste !

Entretien réalisé par Baptiste Eychart

L’Histoire de la Révolution française et la pensée marxiste, de Claude Mazauric. Éditions PUF, 2009, 194 pages, 23 euros.

Babeuf Écrits, présentés et choisis par Claude Mazauric. Éditions le Temps des cerises, 2009, 20 euros.

Lire la première partie de cet entretretien: Allers et retours : de Marx à la Grande Révolution (I)

N° 68 – Février 2010


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