Une plongée dans nos bas-fonds


Morgan Sportès se passionne pour les dessous obscurs de notre société comme le montrent l’Appât, publié il y a vingt ans, ou Ils ont tué Pierre Overney. Pour son dernier livre, il s’est tourné vers l’assassinat d’un jeune juif en 2006 et en a tiré un récit des plus révélateurs sur l’état de notre société et plus précisément ses bas quartiers. Tout, tout de suite est un impitoyable état des lieux, tel que le reconstitue Morgan Sportès. Si le livre se présente comme un récit, genre qui permet de coller à la vérité des faits, il offre cette particularité qu’à chaque fois que des situations doivent être interprétées, le chroniqueur Sportès cède la place au romancier Sportès pour restituer ce qui échappe à son enquête.

Revenons sur les faits. Un petit caïd de banlieue, qui a acquis une certaine respectabilité dans sa cité pour avoir tâté de la prison, se trouve face à des dettes qu’il ne peut repousser. Ayant l’esprit façonné par les histoires de taulards et répugnant à travailler, il décide de se lancer dans ce qui lui paraît le plus lucratif : la séquestration de personnes susceptibles de payer une rançon. Dans sa tête tout doit marcher sans entraves, mais son esprit haineux et étriqué est incapable d’envisager les aléas qui peuvent intervenir. Les deux premières victimes échappent au piège. Yacef (Fofana dans la réalité) se retrouve avec de nouvelles dettes car, pour chacune de ces tentatives, il a dû solliciter des concours qui ne sont pas gratuits. Le crime n’échappe pas au business. Il décide alors de s’en prendre à un juif car, affirme-t-il, ils ont de l’argent, et s’ils n’en ont pas, ils se soutiennent entre eux. Élie (Ilan) va être piégé par une jolie fille et séquestré en attendant qu’une rançon faramineuse soit versée.

Les difficultés propres à ce genre d’entreprise sont réelles : il faut un « personnel » compétent pour le rapt, il faut aussi un local et une logistique fonctionnelle pour séquestrer la victime. Il faut enfin être capable de faire payer la rançon.

Morgan Sportès met en évidence les failles du dispositif de Yacef. Son « personnel » était partant pour une opération de quelques jours et non de quelques semaines, il croyait que tout se passerait sans problème, et c’est le contraire qui se produit. Bref, le plan s’avère désastreux et, malgré les sévices exercés sur la victime pour forcer la famille à payer, ce sera l’échec. Contraint de libérer Élie, Yacef le tue pour éviter d’être dénoncé.

Avec cette histoire, nous descendons dans les bas-fonds de notre société, et de là, dans ceux de l’être humain. Qu’il s’agisse de Yacef ou de ses complices, la veulerie, l’inculture, l’inconscience, la violence forment un ensemble redoutable qui produit le crime. Que la plupart d’entre eux ne l’aient pas voulu, ou pas imaginé, ne change rien. Ils baignent dans une aliénation profonde qui les empêche de voir au-delà de leur petit univers. Subjugués par le clinquant des objets qu’il faut avoir à tout prix, ils sont rentrés dans la logique addictive d’un « capitalisme de la séduction » qui n’a cure d’eux et les laisse systématiquement sur le bas-côté ou dans leur fange.

La mort d’Ilan provoqua une grande émotion. Le choix d’un juif fut considéré comme la preuve d’un acte antisémite. Une manifestation fut organisée mais elle n’attira pas autant de monde que lors de la profanation du cimetière de Carpentras car cette affaire possédait un aspect essentiellement crapuleux. Certains commentateurs ont reproché à Morgan Sportès de ne pas assez insister sur la dimension antisémite des faits. C’est fausser le débat car c’était la troisième tentative de Fofana et les premières victimes n’étaient pas juives. Si la dimension antisémite est bien présente, elle cohabite avec tout un fatras d’idées qui montre les pauvres obsessions du personnage. Requalifier les faits en termes « islam contre Israël » est très risqué d’autant que Sportès montre la légèreté, pour ne pas dire l’inconsistance des convictions religieuses, même si elles seront ensuite revendiquées pour donner une dimension nouvelle aux faits.

Les banlieues sont remplies d’enfants perdus, aux capacités gâchées, déboussolés par un système mettant en avant les gagneurs. Tout, tout de suite incite à ne pas détourner les yeux de ce qui s’y passe car, selon les mots de Guy Debord, « le barbare n’est plus au bout de la terre, il est là ». Et ce barbare, notre société le fabrique tous les jours.

François Eychart  (Octobre 2011, n° 86)

Tout, tout de suite, de Morgan Sportès
Éditions Fayard, 380 pages, 20,90 euros.

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