17 octobre 1961 : Crime d’Etat


Crime d’Etat

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Revue culturelle littéraire les lettres françaises

Paris, 17 octobre 1961, par Mustapha Boutadjine, 2001.

Il était ému, Franck Panijel, à la projection en avant-première d’Octobre à Paris, le film de son père, Jacques (1), samedi 24 septembre, à la Maison des métallos (Paris, 11e). Un film tourné au lendemain de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961, organisée pour protester contre le couvre-feu du 5 octobre qui interdisait aux « Français musulmans d’origine algérienne » (FMA) de sortir après 20 h 30. Cette nuit-là, plus de 10 000 Algériens ont été arrêtés, et plusieurs centaines ont été torturés ou tués, jetés à la Seine (on estime le nombre de meurtres commis par la police, le 17 octobre, entre 150 et 300 selon les historiens).

Ému aussi, Edwy Plenel, le directeur de Mediapart et organisateur de la soirée, à l’évocation de ses amis François Maspero et Élie Kagan. Le premier a été l’éditeur de livres décisifs contre la guerre d’Algérie. Le second a été le témoin direct du 17 octobre : ses photographies restent comme des traces brûlantes de la répression policière, commise, rappelons-le, sous les ordres et avec les encouragements du préfet de police Maurice Papon (« pour un coup reçu, nous en donnerons dix ! » déclarait-il, la veille, à ses hommes). Les photos d’Élie Kagan ont été publiées dès le 27 octobre, dans Témoignage chrétien (2). Elles tiennent une place importante dans le film de Jacques Panijel. Sa sortie en salles est un événement. Malgré la précarité de sa fabrication (il a été tourné clandestinement), il saisit le spectateur de la première à la dernière seconde avec une force incroyable.

Ancien résistant, membre fondateur du comité Audin, un collectifd’intellectuels engagés contre la torture en Algérie (Madeleine Rebérioux, Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz…), directeur de recherche au CNRS, Jacques Panijel, qui était également auteur et cinéaste, assiste à la répression du 17 octobre. Il décide alors de tourner un film pour donner la parole aux victimes. L’essentiel du documentaire est composé de témoignages directs d’Algériens qui rapportent dans les détails ce qu’ils ont subi ce soir-là : arrestations arbitraires, coups, insultes, avant d’être jetés à la Seine pour certains. L’un d’eux raconte la nuit qu’il a passée dans le fleuve, après avoir été tabassé, jeté à l’eau et avoir assisté à l’exécution de ses amis, puis comment, au petit matin, il est rentré chez lui à pied, à moitié mort.

Les femmes aussi sont présentes, qui racontent la disparition soudaine de leur mari cette nuit-là. Certains sont revenus deux ou trois jours plus tard. D’autres jamais. Jacques Panijel a également pris soin de laisser une place importante aux témoignages de tortures. Elles étaient alors pratiquées de façon quasi quotidienne. Les victimes donnent les adresses des caves où elles avaient lieu (au sous-sol d’un café, par exemple, 28, rue de la Goutte-d’Or) et racontent en détail les supplices subis, par des harkis notamment. On voit aussi une Parisienne, patronne d’un hôtel à Barbès, qui témoigne des descentes régulières de policiers pour tabasser et harceler les clients algériens, et des insultes qu’elle essuyait quand elle les accompagnait à l’hôpital pour les faire soigner.

Octobre à Paris a été censuré pendant des années, Jacques Panijel ayant réussi à le projeter à quelques rares occasions. En 1973, grâce à une grève de la faim du réalisateur d’Avoir vingt ans dans les Aurès, René Vautier (que l’on retrouve avec plaisir dans une préface du film réalisée par Mehdi Lallaoui, aux côtés d’historiens et de témoins de l’époque), le film décroche un visa d’exploitation. René Vautier obtiendra du même coup la levée de la censure politique, qui pesait jusque-là sur les oeuvres cinématographiques. Par la suite, c’est Jacques Panijel lui-même qui freina sa diffusion, exigeant que la projection du film soit accompagnée d’une introduction expliquant pourquoi la répression du 17 octobre 1961 était un crime d’État. Ce qui était plutôt de nature à rebuter les distributeurs. Alors que l’on s’apprête à marquer les cinquante ans de cet événement, sa définition comme crime d’État applicable au 17 octobre 1961 est aujourd’hui admise par beaucoup. Sauf par l’État français. Sous la droite comme sous la gauche (3).

Un autre documentaire sur le 17 octobre sort en salles le même jour, Ici on noie les Algériens, qui pourrait être aussi de nature à faire évoluer les mentalités. Sa réalisatrice, Yasmina Adi, a choisi de l’axer sur deux événements qui ont suivi la manifestation : la détention, au palais des Sports, pendant plusieurs jours, de près de 10 000 Algériens parqués comme du bétail, et les manifestations de femmes algériennes. Elle apporte des témoignages et des documents inédits, notamment des enregistrements d’échanges entre officiers de police, qui déclarent être totalement débordés par la violence de leurs hommes.

Luc Chatel

(1) – Décédé en décembre 2010.

(2) – Dans son éditorial, le rédacteur en chef d’alors, Hervé Bourges, évoque « un pays qui se “nazifie” peu à peu ».

(3) – Lire Octobre 1961. Un massacre à Paris (nouvelle édition augmentée), de Jean-Luc Einaudi. Éditions Fayard / Pluriel.

Octobre à Paris, de Jacques Panijel, avec une introduction de Mehdi Lallaoui, sortie le 19 octobre.

Ici on noie les Algériens, de Yasmina Adi, sortie le 19 octobre.

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