Épicuriens, philosophes au Jardin


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Epicure

Né en temps de crise, contemporain des temps troublés qui ont suivi la mort d’Alexandre le Grand, Épicure est à l’origine de l’un des courants philosophiques les plus vivaces et les plus méconnus à la fois. Le culte de l’amitié qui unissait les philosophes rassemblés au Jardin, sans distinction d’âge, de sexe ou de condition, est sans doute pour beaucoup dans la propagation de cette pensée que Lucrèce a célébrée dans un chef – d’oeuvre de poésie et de philosophie mêlées.

S’il est souvent difficile de reconnaître la pensée d’Épicure dans les clichés qui sont passés à la postérité, la lutte contre ces caricatures ne doit pas faire oublier que c’est bel et bien le plaisir qui est la fin de l’épicurisme, comme le rappelle avec force Jackie Pigeaud, maître d’oeuvre, avec Daniel Delattre, de cette nouvelle édition rassemblant les principaux textes, sources et témoignages grecs et latins relatifs à l’épicurisme, y compris les fragments du grand traité d’Épicure, la Nature, traduits en français pour la première fois, ainsi que la monumentale inscription que Diogène d’OEnoanda fit graver sur un mur en pierre de près de quatre mètres de haut, pour que ses concitoyens méditent sans relâche les principes de l’épicurisme.

Mais une fois rappelée la place du plaisir, toute la difficulté est de comprendre l’articulation des différentes parties de la doctrine, qui s’adosse à une physique atomiste inspirée de Démocrite, mais dont tout le sens semble être de ménager la possibilité de la liberté, et donc de l’éthique. Les deux plans trouvent dans le fameux clinamen leur point d’intersection : sans cette déviation ou déclinaison que subissent les atomes au cours de leur chute dans le vide, non seulement la formation des corps resterait un mystère, mais l’ordre du monde serait soumis à un déterminisme sans faille qui ne laisserait aucune place à la liberté. C’est parce qu’il est un « indice d’incertitude» que le clinamen « sauve toute la liberté du monde, y compris la nôtre ». Le parfum de scandale qui s’attache à l’épicurisme tient peut-être finalement à cette alliance d’une physique résolument matérialiste (Épicure nie l’immortalité de l’âme, et même ses dieux ont « une sorte de corps ») et d’une morale de la liberté. À ce titre, et malgré sa santé fragile, Épicure est au nombre de ces grands vivants qui ont affirmé la vocation thérapeutique de l’exercice de la pensée. Il est impossible, à la lecture de ce volume, de ne pas songer aussi à l’étonnante postérité de l’épicurisme, origine de ce « courant souterrain du matérialisme de la rencontre » redécouvert par Althusser après avoir transité par Gassendi et le jeune Marx, tout aussi présent chez les écrivains, de Molière à Casanova en passant par La Fontaine, sans parler de cet éminent lecteur de Lucrèce que fut Montaigne.

Jacques-Olivier Bégot

Les Épicuriens, édition publiée sous la direction de Daniel Delattre et Jackie Pigeaud, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
LXIX-1481 pages, 62,50 euros.

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